Témoignages d'anciens combattants:
Rita Tate (née Holdengräber)

  • Les Caporaux Dave Murrie (à gauche) et Andy Jansen discutant avec des réfugiés polonais à St. Quentin en France le 16 août 1944.
    Mention de source : Lieut. Michael M. Dean / Ministère de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-129130
    Restictions : Néant
    Tous droits réservés : Expirés

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"Ma mère me disait que ce n'est pas suffisant d'être en sécurité et d'avoir de quoi manger ; il faut aussi faire quelque chose pour combattre l'envahisseur."

Transcription

La polonaise, pas juive, la résistance catholique polonaise, elle consistait en deux factions distinctes, l’Armia Krajowa, c’était l’armée intérieure, qui était la principale, malheureusement, très antisémite ; et l’Armia Ludowa, la mienne, qui était de gauche, d’accord, qui recevait le soutien des communistes de l’époque en Russie mais beaucoup plus petite – en tout cas, pas antisémite. On était dans l’est de la Pologne, dans une ville qui s’appelait Lwow, qui aujourd’hui se trouve dans l’ouest de l’Ukraine (Lviv).

Et bien sûr, c’était terrible. Il y avait seize ou dix-huit personnes à peu près qui vivaient dans la même pièce et on avait un seau et c’était vraiment terrible. Il y avait la faim extrême, et puis la saleté qui était terrible, je m’en rappelle parfaitement bien. Et il y avait certains membres de la famille, à savoir ma grand-mère – la mère de ma mère – sa sœur, deux oncles et une autre sœur. Et ils voyaient bien ce qui allait se présenter sous peu parce que les murs des ghettos n’avaient pas encore été érigés. Mais les juifs étaient entassés dans une zone de plus en plus restreinte à l’intérieur de la ville le Lwow. Et j’ai entendu plus d’une fois les mots, « la petite », c’est à dire moi, « doit être sauvée ». Et tout le monde était d’accord que l’enfant devait être sauvée et puis la deuxième question que se posait c’était, qui va sauver la petite, on ne peut pas tous partir. Bon, la mère. Alors c’était ce que la famille avait décidé, que ma mère et moi-même on parte et qu’on essaye d’en réchapper.

Et nous sommes parties dans une autre ville polonaise appelée Tarnow, TARNOW, où habitait notre ami, un ami très cher qui nous a sauvé la vie grâce à un prêtre, qui avait des accointances dans la Résistance polonaise et quelques autres personnes ; il a réussi à nous obtenir des papiers d’identité polonais en bonne et due forme. Ensuite il nous a loué un appartement très agréable, je me souviens de cette maison magnifique et on parle ici de maisons qui ont plusieurs centaines d’années avec des murs tellement épais, ce genre de choses. Et il a fourni à ma mère un travail au club allemand.

Ma mère m’a dit que ce n’était pas suffisant d’être à l’abri, et d’avoir assez à manger ; que chacun devait faire quelque chose pour chasser l’envahisseur. Et elle parlait comme une vraie patriote polonaise. Cette armée étrangère qui a envahi notre pays, c’est à dire la Pologne, et elle m’a même demandé, tu es d’accord avec ça ? J’ai répondu, oui, oui, oui. Et puis elle a parlé des forêts et des animaux et ça ressemblait presque à un conte de fées avec un ours et un cerf et quelque chose d’autre, dans les forêts – et des loups ! Et elle a dit, tu aimes les animaux bien sûr ? Est-ce que tu crois que tu aimerais vivre dans une forêt ? Oui ! J’avais dix ans.

La décision a été prise, on allait se rendre à Varsovie. Ce que je ne savais pas à ce moment-là c’est que ma mère avait une amie, une polonaise, qui vivait à Varsovie et qui était membre de cette Armia Ludowa, ce mouvement de résistance. Et en très peu de temps, on est allées à Varsovie, ma mère et moi, munies de nos papiers parfaits. Et oui, avec un peu d’argent, des habits de bonne confection et on pouvait passer pour, vous savez, des polonaises de classe moyenne. Et on est allées à un endroit, c’était un grand appartement. Je me souviens que ça donnait l’impression qu’il y avait beaucoup de monde qui habitait là, qui allaient et venaient. C’était un endroit grouillant d’activité dans la ville de Varsovie dans un quartier appelé Ko o, ce qui veut dire roue, mais peu importe. Et c’est là que j’ai commencé à travailler.

J’avais des tresses très épaisses, des cheveux longs, très longs, et deux grosses nattes. Et ma mère me faisait des nattes tous les matins et à l’intérieur de mes nattes, mettait des tout petits bouts de papier, comme du papier à cigarette, très, très fin, avec quelque chose d’écrit dessus. Je ne savais pas quoi. Mais elle avait l’habitude de les cacher dans mes cheveux, dans mes tresses. Et elle me disait d’aller à telle adresse et c’était tout, juste de frapper à la porte ou sonner à la sonnette, ça dépendait. Et je me rendais à l’adresse donnée où de toute évidence on m’attendait, où ils savaient exactement quoi faire et ils défaisaient mes nattes immédiatement, prenaient le message, y fourraient un autre message et me donnaient une autre adresse. Et c’était mon job de messager. J’allais d’endroit en endroit avec des petits bouts de papier dans les cheveux.

Je me souviens que plus tard et pendant toutes les années qui ont suivi, à quel point j’étais tout à fait pondérée, combien j’étais presque sans peur. C’était en partie de l’ignorance et d’un autre côté de la fierté. Parce que quand j’étais petite, mes parents me disaient toujours que j’étais la plus intelligente, la plus brillante, etc. Et à l’âge de cinq ans je jouais aux échecs. Et la lucidité est quelque chose que mes parents ont exigé de moi dès mon plus jeune âge. Ça m’a bien servi. Et ça a duré d’octobre 1942 à la mi-mars 1943, quand ils ont pris ma mère. Et voilà c’est tout.

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