Témoignages d'anciens combattants:
Gilles Gilbert Boulanger

Forces aériennes

  • Journal de bord du mitrailleur Boulanger, qui décrit la mission de bombardements au dessus de la ville française de Coutances, dont il faisait partie le 6 juin 1944. Il y a une annotation sur la page de droite, écrite en bleu, qui a été rajoutée en 2007 par le maire de Coutances lors de la visite de M. Boulanger. Le maire y a inscrit: " Avec toute ma reconnaissance émue et cordiale."

    G.Boulanger
  • Membres de l'escadrille "l'Alouette", en Angleterre, M. Boulanger est le quatrième depuis la gauche.

    Gilbert Gilles Boulanger
  • M. Boulanger avec sa soeur, en avril 2010.

    Historica Canada
Agrandir l’image
Écoutez ce témoignage

"C’est comme si vous vous réveillez dans un mauvais rêve; la tourelle, la mitrailleuse, le bruit, les moteurs, le feu qui sort des moteurs."

Transcription

Je suis né à Montmagny d’une grande famille. J’étais à mi-chemin dans une famille de dix. Heureusement, je suis né entre deux filles, ce qui m’a donné des connaissances chez la gent féminine tout au long de mon éducation. Je crois que ça m’a beaucoup aidé à travers de la guerre.

Alors que je venais d’avoir 18 ans le 3 juin. J’étais aux études à l’École Technique à Québec. J’ai annoncé à mon père que je voulais aller dans l’aviation. J’avais les formulaires et dès le 3 juin j’allais signer et m’engager. Mon père m’a dit, « C’est un très mauvais temps pour toi de me demander une chose semblable. La France, la plus grande armée de l’Europe, vient de signer un armistice avec l’Allemagne [le 22 juin, 1940]. » Je n’y connaissais absolument rien dans la politique internationale. Je pense que surtout les gens des petits villages et petites villes sont encore plus ignorants que ceux de la ville. Je savais qu’il y avait une guerre, mais…. J’ai dit à mon père que je ne voulais pas aller dans à la guerre, je voulais aller dans l’aviation. C’est bien le raisonnement d’un adolescent.

Est arrivé le grand jour pour savoir quand je partais pour mon entraînement de pilote. Car j’avais demandé, comme tout le monde, d’être pilote. On m’a dit que le test médical était bon et que je passais comme pilote, mais il fallait que j’attende neuf mois. Cela voulait dire qu’il y avait tellement d’applications que je devais attendre neuf mois. J’avais peur que la guerre soit bientôt finie, ignorant comme j’étais de la politique internationale. Ils m’ont dit que si je voulais faire autre chose, je pouvais toujours aller à l’école de mitrailleur. La durée du cours était de trois mois. Je pouvais partir tout de suite. Alors, c’est comme ça que je suis devenu mitrailleur.

La première fois que j’ai eu conscience [des bombes allemandes]… Mary était venue me rencontrer à la gare; Mary, mon épouse anglaise. La plus belle Anglaise du royaume d’ailleurs ! Je l’ai volé [au roi] Georges VI et il ne s’en est même pas aperçu. Il y a eu un bombardement. Je suis sorti du train et nous avons couru vers les abris. C’était la première fois que j’allais dans un abri. J’avais subi les bombardements, mais celui-ci était proche d’après ce que je pouvais comprendre. On s’en va dans l’abri et là on rencontre des familles, des enfants avec leur lunch [déjeuner] et toutes sortes de choses. Pour les enfants c’était quasiment comme des vacances. Ils apportaient des choses à manger et des tablettes pour dessiner. Les familles avaient deux bancs pour s’asseoir. On entendait le bruit des bombes et des gens qui rentraient. J’étais beaucoup plus énervé que Mary ou les enfants. Les enfants dessinaient, je ne les ai pas entendus pleurer en tout cas. On a été là au moins une demi-heure. Les Anglais ne sont jamais en panique. Dans des situations semblables, ils disent « après vous » et te laissent passer devant eux. Ils sont très calmes. Très civils, très calmes. Souvent pendant la guerre si on demandait aux Anglais comment ça allait et même lors d’un bombardement ils répondaient que ça allait bien et que ça pourrait être pire.

Tous les équipages qui devaient participer à ce raid là [le Débarquement en Normandie] étaient réunis. Il y avait une grande carte sur le mur. Tous les experts en armement, radio et communications. Et c’est là qu’ils nous ont annoncé, « Gentlemen, tonight is the night » [Messieurs, c’est la nuit des nuits]; le Débarquement en Normandie. Je ne savais pas que ça serait cette journée-là. Je ne voulais pas manquer ça. Alors, j’ai fait le premier raid. C’était à 1h30 du matin, on a bombardé un petit village sur le bord de la mer en Normandie. À 9h30 le 6 [juin, 1944], nous sommes partis pour bombarder la ville de Coutances. Ce n’était pas la ville qu’on bombardait; les Allemands étaient pris dans la péninsule de Cherbourg. On venait d’atterrir et l’armée voulait se sauver. Ils ont organisé tout ce qu’ils pouvaient organiser. On bombardait des rails de chemin de fer et des routes qui se croisaient. Ce n’était pas tellement loin de Coutances. À Coutances, il y avait beaucoup de rails qui arrivaient d’un peu partout dans la province. Alors, nous avons bombardé Coutances cette nuit-là. J’ai su par après, en 2007, que nous avions tué 300 civils et qu’on avait détruit 1000 bâtiments. C’est monsieur le maire qui m’a dit ça alors qu’on m’accueillait à l’Hôtel de Ville. Je ne savais pas ces choses là. J’étais très troublé quand on m’a dit ça. Il y a une vieille dame qui s’est aperçue que j’étais mal à l’aise et elle est venue me voir. Elle m’a touché au bras et m’a dit, « Monsieur Boulanger, ne soyez pas triste, c’est le prix de la liberté ». J’ai dit, Madame, chez moi personne ne sait ce que ça veut dire.

En dernier, j’ai fait presque dix raids sous la nacelle en dessous. Ça c’était le pire endroit. C’est un isolement total. Si je n’avais pas eu toutes les expériences auparavant je serais devenu fou dans ce machin-là. On ouvrait une trappe dans le plancher de l’avion et je me glissais dedans. Ce n’est pas une tourelle, c’est simplement une alvéole en métal avec une mitrailleuse de calibre 50 montée sur un bras articulé. Une mitrailleuse qui fait boum, boum, boum ! J’ai une ouverture entre les jambes et tout ce que je vois c’est la terre, je ne vois jamais l’horizon. Les bruits sont toujours les mêmes. À un moment donné, il y a une coordination entre les quatre moteurs, on appelle ça l’harmonique. Ils vibrent tous en même temps, ils arrivent tous au même pas d’hélice. Ça fait « Braaooomm ! ». Même à ça on s’habitue. S’il y a un bruit qu’on n’est pas capable d’identifier, c’est là que la peur commence.

Vous perdez tranquillement le contrôle de vos sensations. Ça vous trouble. Vous ne savez plus où vous êtes. C’est comme si vous vous réveillez dans un mauvais rêve; la tourelle, la mitrailleuse, le bruit, les moteurs, le feu qui sort des moteurs et tout ça. C’est incroyable. On est isolé de tout le monde. C’est pire pour le pauvre mitrailleur. On ne peut pas se retourner et parler à quelqu’un. On ne parle que dans le micro. On entend les voix, on entend les autres. Certains pilotes étaient plus adroits que d’autres et nous appelaient souvent, « Hey, Boulanger ! Comment ça va ? » S’ils n’entendaient pas de nous pendant quinze, vingt minutes ils voulaient savoir comment on était. D’autres nous oubliaient complètement.

Mon père était très heureux. Ses paroles m’ont collé à la peau, « Merci Dieu ! Tu es revenu de la guerre et tu nous apportes la paix. » Imaginez-vous donc : moi un adolescent parti à la guerre et qui au bout de cinq ans apportait la paix. C’est éphémère, hein ? On est aussi menacé aujourd’hui qu’on l’était dans ce temps là, sinon plus. Alors, je n’ai pas rapporté la paix. Quand je vais dans un cimetière aujourd’hui en Europe, j’en ai beaucoup qui sont là bas, tous mes frères d’armes qui sont enterrés là bas. Je leur dis : les gars, on n’a pas changé grand-chose.

Follow us