Témoignages d'anciens combattants:
Edward Charles Page

Armée

  • Médailles de service d'Ed Page (de gauche à droite): Étoile 1939-45; Étoile France-Allemagne; Médaille de la Défense; Médaille du Service des Volontaires Canadiens; Médaille de guerre 1939-45. Les deux médailles à droite ont été remises après la guerre: Médaille de couronnement et Décoration des Forces canadiennes.

    Ed Page
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"Un soir terrible, on a eu cinq chars détruits et complètement brûlés. Ils ont demandé des volontaires pour aller sortir les corps."

Transcription

Bon, ce dont je me souviens d’abord c’est la Sicile parce que la Sicile pour nous (14ème régiment blindé canadien (régiment de Calgary)) c’était une, pour ma réserve, c’était comme des vacances. On faisait partie des bataillons de réserve, on n’a pas été tellement impliqués. Mais on a fini par trouver des fruits frais et des légumes et des pastèques, des trucs qu’on ne pouvait pas avoir en Angleterre. Et puis on a eu une journée sportive juste là en Sicile ; et on a rassemblé tous les chevaux et les mules, et les ânes, et on a eu un petit Calgary Stampede (NDT : rodéo de Calgary, fête annuelle) en Sicile. Et puis on a bougé et on a pris la tête sur la route conduisant en Italie, les escadrons A et B, et on a montré le chemin jusqu’en Italie. Ensuite, vous avez entendu parler des tirs amis, pendant trois jours de suite on a essuyé des tirs amis de la part de nos propres avions de chasse, anglais et américains. Ça a fait des victimes de notre côté. C’était ça nos débuts en Italie. On a eu une fusillade de part et d’autre de notre front. On s’est arrêté pour examiner la question et un homme en uniforme bleu est venu, il est remonté en marchant jusqu’au colonel et il l’a salué à nouveau, en lui parlant en italien. Mais il ne comprenait pas l’italien, il ne parlait que le français et l’anglais. Alors il me l’a envoyé. Bon, pourquoi moi ? Je ne comprenais pas l’italien non plus, alors je me suis retourné et j’ai hurlé, est-ce qu’il y a quelqu’un qui parle italien ici ? Bon, on avait un caporal dont les parents étaient italiens ; et il parlait italien. Cet homme s’est révélé être le colonel d’un régiment de carabiniers italien déployé de part et d’autre de notre front. Il voulait juste rassembler ses hommes et rentrer chez lui. Alors le colonel lui a dit, dites à vos hommes, déposez vos armes et commencez à marcher. Alors il est retourné sur leur ligne et ils ont commencé à partir en file les uns derrière les autres. Puis un de ces hommes est sorti du rang et il est venu vers moi. Il s’est approché, il a détaché une petite chaine qu’il avait autour du cou et incroyable, il parlait anglais. Il m’a dit, ceci m’a permis de passer au travers à la guerre et ça fera peut-être la même chose avec toi. Il me l’a mise autour du cou et a rejoint ses copains, et le voilà reparti. Une des choses les plus gentilles, vous savez, qui est arrivée là-bas. Je ne suis pas catholique, mais je l’ai portée quand même parce qu’elle avait un sens pour nous. À (Monte) Cassino il y avait une ligne de défense allemande de première importance. Avant notre arrivée là-bas, il y avait eu trois grosses tentatives pour briser cette ligne ; et elles avaient toutes raté. Beaucoup de victimes chez les américains, chez les anglais, chez les polonais, chez les terre-neuviens, beaucoup de morts et de blessés chez eux, mais ils allaient essayer une fois de plus. Or, (le maréchal) Montgomery était retourné en Angleterre pour préparer la campagne de Normandie, alors (le maréchal) Alexander a pris le relai ; et on allait essayer de faire une percée. Alors qu’au début il n’était pas prévu que les canadiens prennent part à cette bataille, la 8ème division (d’infanterie) indienne (Sikhs, indous et musulmans), qui connaissaient la réputation de notre brigade, a demandé à ce qu’on soit autorisés à soutenir ses troupes dans ce combat. Donc on a découvert qu’ils allaient seulement installer deux ponts, on trouvait que ce n’était pas suffisant et ils nous ont mis au défi d’y remédier. Donc notre officier du Génie, en se servant des gars du Génie indien, ils ont construit un pont Bailey (pont à treillis préfabriqué), de 33 mètres de long et vous n’allez sûrement pas trouver grand-chose là-dessus dans les livres, rien de tout ça. Malheureusement, c’est tout une autre époque, ce pont d’une trentaine de mètres de long. On l’a mis en travers de la rivière, avons fait traverser les chars jusqu’à la ligne anglaise et on a fait une percée dans la ligne Gustave (ligne de défense au sud de Rome) juste là ; et ça a été la partie complètement oubliée de la ligne Gustave. Notre travail c’était de passer au travers de l’ennemi jusqu’à une zone neutre. On devait trouver un chemin pour conduire les chars à la bataille. Alors la première nuit on va là-dedans, on s’est fait tirer dessus par notre propre infanterie et ça nous a pris plus d’une heure pour arriver à les convaincre qu’on était dans le même camp. La nuit suivante, grâce à notre illustre officier qui craquait des allumettes, trois fois on s’est faits salement bombardés par l’ennemi et on a dû se mettre à couvert par là. La troisième nuit, ils ont fait une erreur dans le mot de passe et on s’est pratiquement fait descendre à cause de cette erreur dans le mot de passe. Mon propre copain a failli me descendre. Un soir terrible, on a eu cinq chars détruits et complètement brûlés. Ils ont demandé des volontaires pour aller sortir les corps. C’était un travail horrible. Fermé les chars, les chars étaient brûlants, l’odeur de la chair, vous attrapez ceci, demandiez à sortir ces corps et essayer de les identifier, les mettre sur le côté. C’est horrible, un travail épouvantable et il y a quelque chose qui m’agace toujours parce que je ne sais pas si c’est mon imagination, ou si c’est la vérité. Je me souviens être allé dans la tourelle du char, avoir soulevé un morceau de métal et il y avait un corps dessous. Aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr s’il s’agit fruit de mon imagination ou si c’est bien réel, mais en même temps, ils brûlaient. Mais ça me hante encore. Mais on avait cinq chars là-bas, détruits. Il y avait neuf ou onze corps qu’on a pu sortir et enterrer dans de petites sépultures, et on a mis une inscription jusqu’à ce que la commission des tombes (commission des sépultures de guerre du Commonwealth) puisse venir et les prendre. C’est un souvenir horrible. C’était le jour J là-bas en Normandie et deux jours après, on nous a appelés les D-Day Dodgers (le nom qu’on a donné aux soldats qui servaient en Italie pendant le débarquement) (NDT : les « tirs au flanc du jour J »). C’était Lady (Nancy) Astor, je me souviens d’elle du Parlement britannique. Elle nous a surnommés les « D-Day Dodgers », en insinuant qu’on passait un bon moment, et qu’on se la coulait douce là-bas en Italie, à la bataille. Ça nous a vraiment déplu, nous étions très en colère, et puis on a réfléchi et on a réalisé ce qu’on avait fait, parce qu’on avait réussi à forcer les italiens à se retirer de la guerre tous ensemble et on retenait presqu’un million de soldats allemands en Italie. Si on n’avait pas été là, ces soldats seraient partis promptement vers le nord-ouest de l’Europe. Alors on porte le nom de D-Day Dodgers avec beaucoup de fierté. On était les D-Day Dodgers d’Italie et on était fiers de l’être.
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