Témoignages d'anciens combattants:
Jeanne Elizabeth Sullivan

Forces aériennes

  • Photo de groupe à Trenton, Ontario, en décenbre 1946. Jeanne Sullivan est la 7ème à droite au 2nd rang.

    Jeanne Sullivan
  • Portrait de groupe d'entrainement de base à Rockliffe, Ontario, le 10 décembre 1943. Jeanne Sullivan est la 26ème à droite dans le second rang.

    Jeanne Sullivan
  • Portrait de Jeanne Sullivan en uniforme.

    Jeanne Sullivan
  • Médailles de service de Jeanne Sullivan: Médaille du Service des Volontaires Canadiens; Médaille de guerre (1939-45).

    Jeanne Sullivan
  • Jeanne Sullivan à Chilliwack, Colombie-Britannique, en octobre 2010.

    Historica Canada
Agrandir l’image
Écoutez ce témoignage

"Les hommes pour la plupart ne nous acceptaient pas, surtout des sales blagues. Et une grande partie de la population nous ignorait elle aussi."

Transcription

Je me suis engagée dans la division féminine de l’armée de l’air canadienne le 16 octobre 1943, à Halifax en Nouvelle Écosse, après avoir eu mon diplôme à l’école de commerce des Maritimes. Au centre de recrutement, on nous a pris nos empreintes digitales, on a eu une visite médicale, beaucoup de seringues, on a pris notre photo et on a prêté serment. Au mois de novembre, on nous a fait passer le mot qu’on allait monter a bord du train qui se rendait à (la base de) Rockcliffe en Ontario, juste à l’extérieur d’Ottawa, où on allait recevoir notre formation de base.

Il y a eu beaucoup de larmes au moment des adieux car c’était la première fois que je partais aussi loin de la maison. Pendant le long voyage en train, je crois que ça durait trois jours, on avait des repas de midi et on a fait connaissance avec nos camarades, d’où on venait, etc. Un des agents à bord du train était un noir de très grande taille et il avait dû se rendre compte de notre tristesse et voir combien nous étions toutes effrayées, alors il a commencé à chanter pour nous. Je n’ai jamais entendu une aussi belle voix de toute ma vie.

Finalement, nous sommes arrivés à Ottawa et c’est un camion ouvert qui est venu nous chercher. Il faisait terriblement froid. On s’est présentées au dépôt des effectifs N°7 à Rockcliffe. On nous a immédiatement escortées jusqu’au secteur équipement pour prendre nos oreillers et taies d’oreillers, draps, couvertures, et ensuite jusqu’à notre caserne, où on nous a attribué nos lits. Et cette nuit-là, après l’extinction des feux, qui était toujours à 10 heures du soir, je pense que c’est une heure plus tard environ alors que tout le monde dormait déjà, moi y compris, je suis tombée du lit superposé, me suis relevée d’un bond et suis retournée au lit. Je crois que je n’étais pas vraiment réveillée. Je devais être vraiment très fatiguée à cause du long voyage en train. Et je ne me suis même pas fait un seul bleu.

Après qu’on nous ait montré notre caserne et qu’on ait pris nos affaires de lit, on nous a escorté à nouveau jusqu’à la salle à manger. Comme je venais d’une famille très pauvre, je n’arrivais pas à croire à toute la nourriture qu’on pouvait avoir, plus tout le lait et le thé à volonté, toutes les sortes de desserts. Je n’arrivais vraiment pas à y croire. Notre devise était : On fait notre service pour que les hommes puissent voler. En 1943 on était payées 1,05 dollars par jour. On devait avoir les cheveux coupés à cinq centimètres au dessus du col ; et chaque jour on devait cirer nos chaussures et faire briller nos boutons. Les hommes pour la plupart ne nous acceptaient pas, surtout des sales blagues. Et une grande partie de la population nous ignorait elle aussi.

Après six semaines de formation initiale, on a toutes reçu nos affectations. Et le 17 mars 1944, la mienne c’était (la base de) Mountain View. On m’a fait travailler au service de la paie, ce que j’ai adoré. À midi, on allait dans la salle à manger et ensuite on retournait travailler. Ne soyez pas en retard. Après le travail, nous voilà à nouveau dans la salle à manger pour le dîner. J’étais toujours impressionnée par la quantité de nourriture. Puis le 10 février 1944, on m’a envoyée à la KTS N°2 (école de formation polyvalente) à Toronto, dans Jarvis Street pour un cours d’actualisation en sténographie.

Alors qu’on était également logées dans la rue Jarvis, nous n’étions pas autorisées à sortir seules le soir. On devait sortir en groupe ou avec un copain parce que, apparemment, ce coin était particulièrement connu pour son taux élevé de prostitution et de proxénètes. Après que j’aie eu mon diplôme, on m’a renvoyée à Mountain View dans une salle des rapports du Hangar n°5, la seule femme là-bas. Les avions étaient tellement bruyants, les moteurs qui s’emballaient, le décollage et les réparations dans le hangar, mais on finissait par s’habituer. On devait apprendre à faire de la reconnaissance d’avions, ce que je trouvais très intéressant.

On avait la journée du sport et c’était amusant. J’ai fait la course de relai, le saut en longueur, la course à trois jambes, la natation, le patinage, etc. J’ai rejoint les rangs de l’escadron de précision, mais je me suis foulée la cheville après une semaine et demie. Et j’ai dû abandonner. C’était très épuisant mais j’ai vraiment aimé ça. J’ai aussi fait partie du club de tir au fusil et il s’est avéré que j’étais une très bonne tireuse. On faisait des marches d’endurance de huit kilomètres avec tout l’attirail, qui était très lourd. On avait entrainement au moins une fois par semaine.

Pour Halloween, on s’est déguisés car ils avaient organisé une soirée dansante pour nous. J’ai pris mon short de sport et je les ai effilochés sur les bords. Mes amis à l’atelier m’ont fait une épée. Je me suis fabriqué un cache œil noir avec du carton, j’ai dessiné une arbalète et un crâne pour ma tête, et j’ai retroussé mes bottes en caoutchouc. On a passé un moment fantastique.

Mon premier petit ami c’était Frank qui venait du Manitoba. On faisait des randonnées, on chipait des pommes, on nageait, et on était contents d’être ensemble. Après un mois ensemble, Frank m’a montré une très jolie bague et m’a demandé de l’épouser. Mais je n’avais que 18 ans et je savais que je ne voulais pas me marier à ce moment-là. J’étais désolée pour lui.

On recevait des bons de rationnement quand on partait en permission et je gardais les miens et je les envoyais à ma mère, car le sucre etc., étaient rationnés, et comme ça elle pouvait faire ses conserves de fruits et de condiments. Chaque année, on me donnait six semaines de permission spécialement pour rentrer chez moi et aider à la ferme avec la récolte parce que mes deux frères étaient dans l’armée outre-mer.

Pendant que j’étais affectée à Mountain View, on était un groupe de cinq, et on pouvait se servir d’un Beechcraft (petit avion de transport). Notre travail c’était d’aller dans différentes bases situées au Québec et en Ontario, pour démobiliser les hommes qui rentraient d’outre-mer. J’adorais les vols qu’on faisait et le travail sur les dossiers de nos rapatriés (soldats).

Date de l'entrevue: 19 octobre 2010

Follow us