Témoignages d'anciens combattants:
Hugh Beaty

Armée

  • Portrait de Hugh Beaty pris en Angleterre en 1943 puis envoyé à son épouse Melba.

  • Hugh Beaty sur le terrain, date et lieu inconnus.

    Hugh Beaty
  • Hugh Beaty (à gauche) et Brank Bridges dans un camion radio à Hoboken-Antwerp en Belgique fin 1943 ou début 1944.

  • 8 mai 1945, Hugh Beaty et son unité ont trouvé un baril de 45 livres de choucroute. Il est en train d’en manger un bol sur la photo.

  • Hugh Beaty sur Leicester Square en permission au début du printemps 1944. « J’étais saoul comme une botte ! »

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"Quand on vous enterrait, on vous enterrait dans votre couverture et le coût de la couverture était déduit de votre solde"

Transcription

Juste pour que les gens puissent se faire une idée de ce qui passait pas la tête des gens, avec un ami on s’est absentés de Kingston sans permission. On s’est arrangés pour retrouver nos épouses à Union Station à Toronto ; et on a fait du stop de Kingston à Toronto, on a fait le trajet très lentement et ça a pris très longtemps. Et quand on est arrivés là-bas, on avait environ trois quarts d’heure à passer avec nos femmes respectives et ensuite il fallait qu’on attrape le dernier train pour rentrer. Mais ça valait vraiment la peine, juste pour être ensemble.

On m’a affecté à l’atelier de la 4ème brigade d’infanterie canadienne. Elle était composée de la (Royal) Hamilton Light Infantry, les Essex Scotts (le Essex Scottish Regiment) et le Royal Regiment (of Canada), c’était ceux qui composaient les régiments d’infanterie de la 4ème brigade (d’infanterie canadienne). Ma spécialité à moi c’était de réparer les canons, de toutes les sortes, et plus particulièrement les (canons de campagne de) 25 livres, les pièces d’artillerie. N’importe quoi de la mitrailleuse Bren (mitrailleuse légère) jusqu’au 135mm (un canon de campagne de taille moyenne).

On est partis là-bas c’était le Jour J plus tant de jours, je ne souviens plus combien. Peu de temps après, ils avaient installé une petite tête de pont à Juno (Beach). On n’avait pas rencontré trop de résistance, un peu, mais pas tellement jusqu’à ce qu’on arrive à Caen. Et le combat était très, très intense là-bas. C’était en été et le blé était prêt pour la récolte ; et on avançait en direction de la ville en passant à travers les champs de blé. On a perdu beaucoup de gars là-bas.

La ville elle-même était en ruine. Elle était complètement dévastée par les bombardements. Vous ne pouviez pas, vous regardiez autour de vous et vous ne pouviez pas déterminer où se trouvaient les rues ; tous les bâtiments étaient par terre. Finalement, après un assez long moment, on s’est échappés de là et on était en retard à cause des combats intenses contre les soldats SS (Schutzstaffel : organisation paramilitaire allemande) et ainsi de suite, les gars expérimentés qui étaient là-bas pour la défendre.

Notre position à nous c’était de nous échapper et de rejoindre les soldats américains qui arrivaient par le sud, afin de piéger une bonne partie de l’armée allemande. Bon, ça ne s’est pas produit parce qu’on était trop occupés à Caen. Les allemands avaient laissé une arrière-garde pour nous retenir pendant qu’on avançait ; et ils étaient tous placés dans un fossé antichar qui avait été creusé par la main d’œuvre esclave, très profond, environ 3,50 mètres en descente et puis un contrefort à pic de l’autre côté, alors les chars sont entrés dedans mais n’ont pas pu en ressortir. Mais quoi qu’il en soit, tous ces gars avaient été laissés là-dedans et ils ont tous, ils ont tous péri, ils avaient sûrement tous un petit trou sur le devant de la tête et le derrière de la tête complètement explosé.

Bon, ils sont restés étendus par terre là-bas pendant, dans la chaleur estivale extrême, pendant au moins deux semaines avant qu’on puisse y retourner pour enterrer nos morts. Puis les gars qu’on a renvoyés là-bas, ils se servaient de fils de téléphone ou n’importe quoi d’autre qu’ils avaient à portée de main pour remettre en place un bras, une jambe, une tête, n’importe où, de ces gars qui étaient allemands et quelques uns qui étaient des nôtres aussi. Mais dans le fossé antichar, c’était tout des allemands. Mais très souvent, la tête était enlevée ou le bras, ou autre, parce que les corps s’étaient à tel point détériorés sous l’effet de la chaleur et ainsi de suite.

Mais quand ces gars sont revenus, tous ceux qui avaient été assignés à ce travail, ils sont revenus et ils étaient complètement en état de choc, ils étaient simplement… Bon, aujourd’hui je crois qu’ils appellent ça le stress post-traumatique. Mais pour finir ils sont sortis de cet état.

Quand on est arrivés en France au début, les combats étaient trop violents et il n’y avait pas de temps pour prendre un bain ou une douche vraiment ; et finalement on nous a fait passé le mot que notre unité pouvait se rendre dans des bains douches itinérants où on recevrait des vêtements propres et se ferait enlever les poux, et ainsi de suite. On attrapait ces poux dans les tranchées que vous creusiez pour dormir dedans, et vous preniez vos chaussures comme oreiller. Puis une partie de l’unité est montée pour prendre ce bain, cette douche, et il y a eu une bombe V1 (Vergeltungswaffe 1 : bombe volante allemande) qui est tombée là-bas. Une bombe V1 c’est juste une bombe volante, et elle a atterri juste sur les bains. Il y avait 40 gars dans mon unité et 24 d’entre eux se sont faits prendre cette fois-là. Et le lendemain, j’ai été chargé d’une équipe d’inhumation et je me suis occupé des gars qui étaient, ils étaient enveloppés dans leur couverture N° 1098. 1098 c’était juste le numéro du formulaire. Tout ce qu’on vous donnait était généralement appelé 1098, votre fusil et vous savez, si vous aviez un fusil ou n’importe quoi d’autre, et votre couverture. Et puis quand on vous enterrait, on vous enterrait dans votre couverture et le coût de la couverture était déduit de votre solde.

On a terminé la guerre sur un terrain d’aviation en Hollande, un terrain d’aviation abandonné et finalement c’était à votre tour de partir. Et ça dépendait de l’ordre d’arrivée sur le terrain, les premiers arrivés étaient les premiers à partir, dans cet ordre. Finalement on est retournés en Angleterre et je crois qu’on est montés, il n’y avait pas le temps pour une permission en Angleterre et on est juste montés à bord du bateau et puis j’ai été sur le (RMS) Queen E (Queen Elizabeth) pour le retour. Je pense que j’étais un peu effrayé par le retour à la vie civile. J’avais eu l’habitude de donner des ordres et de recevoir des ordres ; et maintenant il fallait sortir et m’occuper de tout moi-même. Et je crois que ça me rendait un peu nerveux, mais l’agriculture donnait l’impression d’être un peu plus décontracté et ainsi de suite. Alors en tout cas, je me suis décidé pour l’agriculture, ai acheté la ferme de mon père par l’intermédiaire de la loi sur les terres destinées aux anciens combattants.

Ma femme et moi on avait été séparés pendant quatre ans, avec beaucoup de lettres et beaucoup de colis envoyés là-bas et tout le reste, mais quand vous étiez de retour, elle avait changé et moi aussi j’avais changé. Et ça a été une rude épreuve que de reprendre la vie commune. Aujourd’hui, on aurait certainement divorcé, mais à l’époque, le manque d’argent ou autre, on restait ensemble, et on a passé 60 années de mariage tout à fait merveilleuses. J’ai finalement eu une vie très agréable, oui.

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