Témoignages d'anciens combattants:
Alan Shaw

Armée

  • Alan Shaw dans les bureaux de l'Institut Historica-Dominion, le 5 août 2010.

    Historica Canada
  • Alan Shaw au Swansea Town Hall, le 11 novembre 2008.

    Alan Shaw
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"Vous aviez l’air d’une curiosité et vous agissiez comme tel ; et bon, il nous a fallu agir bizarrement pendant toutes ces années de guerre pour être en mesure de coller avec ce qui se passait devant nous. Et il le fallait. On ne pouvait pas se conduire comme des civils au milieu des batailles."

Transcription

Alors ils nous ont largués sur le rivage et nos officiers lançaient, hurlaient des ordres depuis quelque part dans le voisinage, et on suivait ces ordres. On allait dans des positions d’où on pouvait nous expédier à différents endroits sur le continent, dans un rayon d’un demi kilomètre ou moins. Et on était déployés en permanence. Le déploiement changeait constamment suivant le déroulement de la bataille : comment se passait la bataille, si ça se passait bien ou si ça allait mal. Et on devait continuer à se déplacer. À peine on arrivait dans une position qu’on nous disait déjà de nous préparer à bouger à nouveau et on se déplaçait, en général vers l’intérieur des terres.

C’était une malheureuse erreur qui s’est produite au moment où les forces aériennes britanniques et canadiennes combinées, ils ont pensé, à bombarder comme des beaux diables les positions avancées allemandes et les informations dont ils disposaient étaient erronées. On avait sans doute bouger d’environ un kilomètre ou deux au sud, en prenant le territoire aux allemands au passage ; et l’armée de l’air, le Bomber Command en Angleterre, n’était apparemment pas au courant qu’on avait avancé et qu’on était désormais sur le terrain qui était auparavant, sans doute deux jours plus tôt, entre les mains des allemands. Bon, ils ont bombardé furieusement ce territoire et qu’on occupait sur une moitié. Et c’était une erreur malheureuse, mais ça a été l’une des nombreuses erreurs qui ont été faites pendant la guerre.

J’ai passé environ une heure et demie ou plus dans une tranchée étroite là où nos propres appareils bombardaient comme des malades tout notre secteur, tout autour de moi, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. J’étais au milieu d’un véritable déluge de bombes qui me tombaient dessus ; et on a perdu beaucoup d’hommes malheureusement dans cette opération de bombardement avec nos propres avions. Tir fratricide ils appelaient ça. Bon, quand ça vous tombait dessus comme de la pluie tout autour de vous, et quand bien même ils n’auraient largué qu’une seule bombe au milieu de la nuit en provenance d’un chasseur à réaction, sur dix soldats qui tiennent une position contre l’ennemi, ce n’est pas fraternel du tout.

Bon ça n’a pas été facile, je vous le dis. On avait tellement investi mentalement et physiquement dans la guerre sur une période de cinq ans et presque six années pour certains. Ce n’était pas facile d’avoir tout à coup à se détacher des vicissitudes de la guerre au profit de celle de la vie civile. Ce n’était pas facile à moins d’avoir des amis ou de la famille au pays qui pouvait vous arranger quelque chose à l’avance. Mais je n’avais pas cette chance car mes parents n’avaient pas la moindre influence pour ce qui était de me trouver du travail ou quoi que ce soit pour commencer et même pour quelques semaines. J’ai dû m’en occuper moi-même tout seul, passer d’un genre de travail à l’autre, de quelques semaines à quelques mois dans le même travail, et puis on en avait marre et on changeait pour quelque chose d’autre. On n’est pas restés très longtemps dans la même place pendant plusieurs années, pour la plupart d’entre nous. On était tellement agités, on n’arrivait pas à retrouver le calme facilement.

Vous aviez l’air d’une curiosité et vous agissiez comme tel ; et bon, il nous a fallu agir bizarrement pendant toutes ces années de guerre pour être en mesure de coller avec ce qui se passait devant nous. Et il le fallait. On ne pouvait pas se conduire comme des civils au milieu des batailles. Si vous arriviez à trouver ça, bon, ça ne se produirait pas. Alors on avait toutes sortes de trouilles autour de nous et qu’est-ce qu’on peut faire et ainsi de suite, qu’est-ce qu’on connait de la vie civile ? La plupart d’entre nous n’avaient jamais vraiment eu de travail régulier avant de s’engager dans l’armée. Et on n’avait pas de références sur lesquelles s’appuyer pour aider améliorer notre passage à la vie civile. C’était lourd à porter. Ça n’a pas été facile de faire la transition entre la guerre et la paix.

Date de l'entrevue: 5 juillet 2010

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