Témoignages d'anciens combattants:
Frank Chalmers Johnson

Forces aériennes

  • Annonce à l'intention de la famille de Frank Johnson stipulant qu'il n'a pas pu rejoindre son esquadron. Monsieur Johnson fut blessé par balle et fait prisonnier de guerre en avril 1945.

    Frank Johnson.
  • L'Escadron 174 de Frank Johnson. Date et lieux inconnus ; il se peut qu'elle ait été prise en automne 1944 en Hollande. Frank Johnson est le troisième à gauche de la deuxième rangée. L'Officier Adjoint de Escadron se tient tout à gauche, sur la même rangée ; il porte un long manteau.

    Frank Johnson.
  • Frank Johnson (à droite), « Bud » Lacanne (à gauche) et « Shorty » Wright (au milieu). Frank et Shorty ont tous deux reçu leurs ailes à Aylmer, Ontario.

    RAF/RCAF
  • Frank Johnson est le quatrième à droite de la rangée de devant. Cette photo des pilotes fut prise en Angleterre en août 1943.

    Frank Johnson
  • Frank Johnson dans sa tenue de vol.

    Frank Johnson
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"C’était pratiquement aile contre aile à huit à dix mètres de distance. Alors je l’ai regardé, et voici un gars, qui n’avait pas plus de 20 ans, 18 ans, il avait l’air absolument terrifié."

Transcription

Mais ce qui m’ennuie le plus aujourd’hui et c’est ça le truc ça me tourmente vraiment maintenant quand je pense à tout ce qui a été détruit à cause de moi et les gens dont je sais que je les ai tués à travers mes actions (en tant que pilote de Hawker Typhon, un chasseur bombardier monoplace). Et ça me tracasse terriblement. Ça me tracasse à tel point que je me réveille la nuit et je rumine ça.

Je me suis fait descendre le 30 mars 1945. Et je me suis explosé la tête, mon front s’est écrasé contre le viseur. Vous n’allez pas savoir ce que c’est mais le viseur est censé avoir un boudin de caoutchouc mousse qui entoure le bord comme ça si vous vous cognez la tête contre lui, vous ne vous faites pas mal. Mais je me suis ouvert le crâne dessus vraiment bien.

Et je suis sorti de l’appareil et je suis resté assis là et je n’arrivais pas à bouger. J’étais simplement complètement assomé par tout ça. Et tout de suite après j’ai entendu sa voix : « Schweinhunt, schweinhunt », parce que ça veut dire cochon en allemand ou quelque chose comme ça. Et j’ai baissé les yeux, il y avait cette femme allemande qui arrivait vers moi en courant avec une fourche à deux dents à la main. Et je voyais les griffes parce qu’elles étaient tellement brillantes et elle arrivait vers moi en brandissant cette fourche. Et elle était à 25 mètres de moi à peu près, et j’ai sorti mon révolver, je n’avais même pas de balles dedans, et je l’ai visée. Et elle a jeté sa fourche et est partie en courant, en criant quelque chose à ses enfants en hurlant, je pense que c’était ses enfants parce qu’ils sont sortis de la maison et sont partis sur la route.

Mais j’ai traversé le champ et me suis retrouvé dans une zone boisée et les allemands sont arrivés peu après et m’ont emmené. Il faisait sombre maintenant et je portais seulement ma tunique de combat, le choc se faisait sentir aussi et il faisait un froid de canard, vous savez, le 30 mars 1945 en Allemagne. Et ils m’ont fait surveiller, par un garde allemand. Il s’appelait Ernst. Et il m’a vu assis là tremblant de froid. Il m’a dit quelque chose en allemand, je ne comprenais pas ce qu’il disait. En tout cas, ce qu’il a fait, il a enlevé son manteau long et me l’a mis sur les épaules. Et j’ai dit, je crois que danke c’était merci, j’ai dit : « Danke » et il a répondu quelque chose. Et je lui ai demandé : « Vasser, vasser » ce qui veut dire de l’eau, parce que j’étais terriblement assoiffé.

Alors le lieutenant, c’était un gars sympa lui aussi, c’était un gars ordinaire, il s’approche et il dit : « Nein vasser, nein vasser ». Alors je répète : « Vasser, vasser ». Et il ne m’a rien dit à moi, mais il parle à cet allemand qui me surveillait, qui m’avait passé son manteau, il a dit quelque chose à propos de, bon sang je ne sais pas de quoi il parlait mais il a sorti de son paquetage une longue, une bouteille qui devait faire au moins 60 centimètres de long mais très étroite toute fine. Elle avait un bouchon de liège. Et ils ont enlevé le bouchon et m’ont tendu la bouteille. Et il m’a montré la boisson du doigt, vous savez. Alors j’ai bu. C’était de l’eau de vie à 90° et bon sang, j’ai senti la chaleur m’envahir, de la gorge jusqu’aux doigts de pieds.

Bon en tout cas, la nuit avançait et il était toujours là à me surveiller et je commençais à frissonner terriblement et il est venu, il est allé chercher son sac de couchage, ses couvertures, je me suis mis dans les couvertures. J’ai trouvé que c’était vraiment très bien de sa part.

Or, ce qui s’est passé ensuite, le lendemain matin il m’a emmené, il m’a traîné jusqu’à cette ferme, on était dans une sorte de, je ne sais pas quel genre de véhicule c’était. Ils m’ont emmené dans cette ferme et… (inintelligible), endroit où vous pouvez voir les vaches dehors dans le champ et tout ce genre de truc. Et ils m’ont traîné dans cette maison en haut des marches, ont frappé à la porte. Cette dame, elle était vraiment vieille une femme de 38 ans, parce que quand vous avez 22, 23 ans, ceux qui sont plus âgés que ça sont des vieux, donc elle lui a dit quelque chose en allemand, alors elle a dit, évidemment, bon, amenez-le à l’intérieur et ils m’ont monté à l’étage. Elles est montée au premier et m’a emmené dans cette chambre. C’était absolument magnifique comparé à tous les endroits où j’avais vécu au cours des cinq à six derniers mois. Elle a tapoté l’édredon et il y avait de magnifiques draps et taies d’oreillers brodés. Or j’étais couvert de boue, je portais encore mes veilles bottes de pilote, ce grand chandail blanc en laine woolmark que je portais était couvert d’huile, alors les allemands m’ont déposé sur ce beau lit en 160. Et ils sont partis en me laissant seul avec cette dame.

Elle n’a cessé de me parler, je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle racontait. La première chose qu’elle a faite c’était de m’enlever mes bottes, ma tunique, le gros chandail et elle a vu cette vilaine plaie sanglante sur mon front. Elle descend au rez-de-chaussée, prend un bol d’eau chaude, nettoie le sang, me lave le visage, les mains. Bon maintenant je ne porte plus que mes sous-vêtements, qu’elle avait descendus jusqu’à la ceinture, elle a enlevé toute l’huile que j’avais sur moi. Et puis elle a retiré mon pantalon et elle a vu la blessure que j’avais à la jambe. Bon, elle dit quelque chose à ce sujet et elle redescend en courant et prend quelque chose d’autre et met un, ça brûle d’enfer, ça devait être, je dirais que c’était de l’iode ou quelque chose de ce genre, la même chose qu’elle avait mis sur mon front.

Elle a pris tous mes vêtements et en l’espace de quatre heures à peu près, ils étaient tout propres, incroyable non ? Elle me les a rapportés et puis elle retourne en bas et elle remonte avec un grand bol du meilleur des, je crois que c’était du ragoût. Et elle commencé à me faire manger. Elle a commencé à m’appeler liebshein. Je ne sais pas ce que ça pouvait bien vouloir dire.

Or, c’est la raison pour laquelle je trouve que ce n’est pas juste qu’aujourd’hui on critique tous les allemands. Car, elle n’avait pas à faire tout ça.

Il fallait que je teste un appareil et il avait de nouvelles ailes ou quelque chose comme ça, alors je suis monté à 6000 pieds d’altitude environ et je faisais des tonneaux et toutes sortes de trucs idiots pour essayer de casser net l’aile à nouveau, et ils, le contrôle radio s’allume et il dit : « On a de l’action pour toi, de l’action pour toi. » Et j’ai répondu : « Qu’est-ce que tu veux dire par là de l’action ? » Il dit : « On a un appareil ennemi qui arrive tout droit sur le terrain. » J’ai dit : « Tout droit sur le terrain ? » Alors j’ai fait demi-tour, ai regardé autour de moi et mon Dieu, il y a un Focke Wulf 190 (chasseur monoplace allemand) juste de l’autre côté du terrain. Il est à peu près à 3000 pieds d’altitude et voici ce bon vieux Frankie (Frank Johnson) à 6000 pieds. Il est fichu. Bon sang, je suis descendu, ai allumé mon viseur, il était dans mon alignement mais je n’arrivais pas à comprendre comment il se faisait que le gars (le pilote allemand) soit au dessus d’un terrain d’aviation ennemi, volant en palier, en se propulsant résolument. Or normalement, quand vous volez en territoire ennemi, vous ne volez jamais en palier. Vous faites des manœuvres d’entrecroisement (tactique de vol) tout le temps. Et ce gars là il volait en palier. Alors j’ai allumé mon viseur, j’ai regardé et il était en plein dans ma ligne de tir, j’ai pensé, bon sang qu’est-ce qui se passe avec ce gars là, il n’était pas en train de faire quoi que ce soit.

Alors j’ai pivoté, j’arrivais par derrière et j’ai augmenté ma vitesse et je me suis mis à sa hauteur. Quand je dis à sa hauteur, c’était pratiquement aile contre aile à huit à dix mètres de distance. Alors je l’ai regardé, et voici un gars, qui n’avait pas plus de 20 ans, 18 ans, il avait l’air absolument terrifié. Et dès qu’il m’a vu, il s’est éloigné vite fait. Alors je me suis dit : « Allez que diable. » où, je crois qu’on était en Allemagne à ce moment-là (fin 1944, début 1945). Alors je l’ai juste laissé partir. Je ne me suis pas embêté avec lui.

Je rentre à la base et il dit : « Tu l’as eu ? Est-ce que tu l’as eu ? » Et je réponds : « Non, je ne l’ai pas eu. » « Tu ne lui as même pas tiré dessus, n’est-ce pas ? » Parce qu’ils peuvent facilement le savoir, au dessus de l’extrémité de votre aile ou sur les canons, vous aviez du genre quatre canons, deux sur chaque aile, vos ailes, il y avait un capuchon sur la gueule du canon et quand vous tiriez il s’en allait. « Non, je ne lui ai pas tiré dessus. » « Mais bon sang pourquoi ne l’as-tu pas poursuivi, c’est un ennemi ? » Je réponds : « Bon sang, l’Allemagne est pratiquement battue et il ne lui reste pratiquement plus rien, ai-je dit, pourquoi aller tuer un gars quand vous n’avez pas de raison de le tuer. » J’ai pensé, je peux voir que tu as un père et une mère tout comme moi et ils seraient tellement malheureux, vous savez, c’était horrible. Je l’ai juste laissé partir. Mais je suis sûr qu’on m’a beaucoup critiqué à cause de ça. C’est la seule chose vraiment héroïque que je pense avoir faite.

Date de l'entrevue: 9 novembre 2010

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