Témoignages d'anciens combattants:
Morris Pearlman

Armée

  • Morris Pearlman et un véhicule de transport de personnel utilisé pour de longues distances et sur les lacs gelés. Les deux malles sont en réalité l'équipement du cabinet dentaire de monsieur Pearlman. La photo a été prise en février 1946 dans le nord de Marathon en Ontario.

    M. Pearlman
  • U trajet estival n'était pas plus simple qu'un trajet hivernal. Sur cette photo, un poids-lourd, en chemin vers un chantier, est tombé d'un pont de fortune au-dessus d'une rivière au nord de Fort William, Thunder BAy, juin 1945. Morris Pearlman se tient au centre.

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  • Monsieur Pearlman (au centre) et deux autres membres de la clinique dentaire en face du camp des prisoniers de guerre. Elle fut établie pour soigner le personnel. Les prisonniers ne recevaient que des traitements d'urgence. Janvier 1946.

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  • L'enceinte du camp de prisonniers de Neys en Ontario où a servi Morris Pearlman. Cette section du camp était séparée car c'est là que résidaient les gardes et le personnel. Janvier 1946.

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  • Portrait à l'huile de monsieur Pearlman peint par un artiste allemand en janvier ou février 1946.

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"Mais je lui ai quand même dit : « Regarde, tu étais en Allemagne pendant tout ce temps, tu n’étais pas aveugle, ça ne te dérangeait pas un peu ce qui se passait? »"

Transcription

Je m’appelle Morris Pearlman. J’étais capitaine dans le Corps (royal) dentaire canadien. Lors de ma première affectation, j’étais affecté à une clinique qui comptait sept dentistes dont cinq étaient juifs, je crois. Aussi étrange que cela puisse paraître, quand j’ai été affecté au camp de prisonniers de guerre, il n’y avait que deux officiers juifs là-bas. Je n’ai jamais su ce qu’il en était des sous-officiers, mais des deux qui étaient là-bas, ils travaillaient tous les deux dans le domaine de la santé. Le médecin et le dentiste de l’armée étaient juifs. Et beaucoup de gens faisaient des remarques admiratives sur ma capacité à être à l’aise, ou pas à l’aise, quand je soignais des prisonniers de guerre allemands, mais c’était une question de responsabilité. Ma responsabilité vis-à-vis de l’armée passait en premier et je faisais ce qu’on me disait, et le fait est qu’ils devaient être soignés. On ne faisait que des soins d’urgence, évidemment.

Les prisonniers allemands étaient dans le camp à Neys (Ontario) et les prisonniers japonais étaient, je dirais, à environ une dizaine de kilomètres, ou une vingtaine, à un endroit du nom d’Angler en Ontario. Ils étaient proches l’un de l’autre. Dans le camp de prisonniers allemands et je devrais préciser que les prisonniers étaient classés en trois catégories à cette époque, les noirs, les blancs et les gris. Les blancs étaient ceux dont on pensait qu’ils étaient complètement purgés du nazisme; les gris ceux qui étaient à mi-chemin de l’être; et les noirs ceux qui étaient des nazis purs et durs. Le camp qui s’occupait des noirs se trouvait en Alberta. Les prisonniers au fond semblaient avoir plus d’allant ou être plus vifs que les prisonniers japonais, alors même qu’ils étaient Canadiens. Et la chose qui m’a vraiment impressionné de nombreuses fois, j’avais un patient qui venait et son fils avec lui; ça faisait mal au cœur parce que le fils qui devait avoir à peu près le même âge que moi, parce qu’il était Japonais et né là où il était et vivait là où il était et à cause de la guerre, il était emprisonné avec son père.

Je me suis tout à coup demandé, le fil se trouvait là parce que l’amour du parent était plus important que l’amour de la patrie ou parce que le pays avait peur de lui faire confiance. Quand j’ai commencé, pour la première fois quand j’étais à Angler, j’avais été envoyé, ou je n’avais pas été envoyé, il y a eu un appel qui venait des chantiers forestiers. À l’époque, ces blancs et ces gris avaient la permission de travailler dans les chantiers forestiers. On leur faisait assez confiance pour leur permettre de faire ça. Et quand on avait reçu assez de demandes de soins dentaires dans les différents chantiers, on fermait le cabinet, disons à Neys, et on partait faire la tournée des chantiers forestiers pendant trois ou quatre jours pour s’occuper des soins urgents aux prisonniers.

J’étais, je pense, en train de faire une anesthésie ou quelque chose à un prisonnier pour une raison quelconque, je ne sais pas, mais l’interprète, il a commencé à se sentir très mal à l’aise. L’interprète lui a dit, bon dis donc, tu es un soldat allemand grand et courageux, qu’est-ce qui te mets dans cet état? Alors j’ai levé les yeux sur lui et je dis, tu en es un n’est-ce pas? Il répond, non, je n’en suis pas un. Alors je lui ai dit : « Qu’est-ce que tu veux dire? » Il répond : « Je suis un conscrit; j’ai échappé au service pendant deux ans et demi à peu près. » Je dis : « En Allemagne? Et comment tu as fait? » Il répond : « J’étais représentant en matériel médical. Je travaillais en Suisse. Tout ce qu’ils avaient c’était l’adresse de la banque et quand ils envoyaient des lettres à mes parents, ils les faisaient suivre à la banque. Ça a duré pendant deux ans et demi à trois ans, et tout à coup, la banque m’a donné une lettre envoyée par l’administration allemande et disant qu’il n’y aurait plus d’argent pour moi. Et que si je voulais de l’argent il fallait que je rentre chez moi. » Alors il dit : « Je suis rentré chez moi et j’ai été enrôlé. » Donc on ne pense jamais à quelqu’un qui aurait essayé d’éviter de se soustraire à l’appel sous les drapeaux en Allemagne, mais il est évident que c’est arrivé.

Je suis allé dans ce camp-là et je devais faire des soins qui impliquaient le médecin militaire. Et il était tellement avide de voir de nouvelles têtes et personnes, et d’ailleurs, cet homme parlait anglais couramment. Il a insisté pour que je vienne dans sa chambre. Alors j’y suis allé avec mon sergent et on parlait, et il fabriquait son vin maison et ainsi de suite. Il a vécu sur un grand pied tout le long. Ça m’agaçait et encore une fois, je ne voulais pas faire de vagues, parce que ce n’était pas mon boulot. Mais je lui ai quand même dit : « Regarde, tu étais en Allemagne pendant tout ce temps, tu n’étais pas aveugle, ça ne te dérangeait pas un peu ce qui se passait? » Il répond : « Tu sais ça me dérangeait, mais voilà la réponse. Quand Hitler est arrivé, les choses allaient tellement mal et quand il est arrivé, les choses sont allées tellement bien, on a fermé les yeux. C’était une excuse minable en vertu de ce qui s’est passé, mais c’était son histoire. Je me suis occupé de mes affaires. Mon nom lui indiquait certainement que (j’étais juif) et à l’évidence je n’étais pas allemand. Ma réponse à moi c’était, mon sentiment personnel c’était, j’étais indifférent, mais montrons leur que les Juifs ne sont pas comme ce qu’on leur a enseigné. Les Juifs sont des humains et essayer de faire de la pub pour ça n’est pas aussi bon que d’essayer de se comporter comme un type bien, faisons-leur savoir que ce sont des êtres humains eux aussi.

Date de l'entrevue: 26 août 2010

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