Témoignages d'anciens combattants:
Okill Stuart

Armée

  • Hell's Corner à Caen, France, juillet 1944.

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  • Portrait d'Okill Stuart en uniforme, 1940.

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  • Photo de famille d'Okill Stuart avec ses parents et son frère Campbell en 1939.

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  • 81ème batterie, 10 juin 1944.

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  • 9 juin 1944 (D-Day +3): 81ème Batterie de Commande (de gauche à droite): Capitaine Gillespic, O. Stuart, T.L. Lacroix, Emury, Copeland.

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"Je me rappelle m’être tourné vers le gars à côté de moi et de lui avoir dit : « Oh mais, on dirait que les gens risquent leur vie, par-ici! ». Il faut bien une touche d’humour."

Transcription

Le jour J restera probablement le jour le plus important de l’histoire militaire. C’est la seule invasion concertée à si grande échelle jamais réussie. Comme nous l’avons appris à l’école, la toute première a été la bataille de Hastings, en 1066, quand les Normands ont envahi l’Angleterre. Eh bien, la nôtre a été la seconde.

Vous savez, il y a beaucoup d’épisodes, des mois, en fait, de cette guerre, dont je ne me souviens plus. Naturellement, le jour J demeure vif dans ma mémoire. Pendant environ six semaines avant l’invasion du jour J, notre division en entier, la 3e Division d’infanterie canadienne, s’est retrouvée parquée à Portsmouth [Royaume-Uni]. Nous étions confinés à des casernes, qu’ils appelaient ça. Le 4 juin, on nous a remis des francs français, émis et garantis par la Banque d’Angleterre, pour nos petites dépenses quand nous serions rendus en France. Alors, nous savions que c’était sur le point de se passer. Nous avions eu de nombreuses alertes préparatoires au départ pour l’invasion, mais nous, nous sentions que ça y était. Alors nous sommes montés à bord de notre barge de débarquement, un bateau à fond plat capable de contenir six véhicules. Ces bateaux étaient reliés par de longs câbles de métal à des ballons, d’énormes ballons attachés au-dessus de nous pour écarter les avions ennemis qui tenteraient de nous attaquer.

Quand nous avons finalement reçu le commandement, le 5 juin, qui annonçait que nous allions appareiller, et quand nous avons quitté l’île de Wight, on nous a demandé de lire des instructions secrètes. C’est seulement là que nous avons su ce qui se passait, que le lendemain était le jour J. Nous avons étudié nos cartes – c’était une de mes tâches, d’étudier les cartes et de déterminer quelle allait être notre position de tir, entre autres. Ça a été une traversée houleuse. Plusieurs compagnons ont eu le mal de mer. Pas moi. Faut dire que j’ai l’estomac bien accroché. Si je me souviens bien, les gars se tenaient occupés, la plupart en jouant aux dés. Moi, je me suis lancé dans la plus grosse partie de poker de ma vie, une variété de poker appelée le Red Dog. Donc, après avoir terminé nos « devoirs », nous avons joué tout l’après-midi et toute la nuit. Et le débarquement était prévu à 6 heures juste, et personne n’avait dormi. Comme l’aube approchait, nous avons jugé bon de tout remballer. Nous devions bientôt commencer à tirer.

Nous constituions une artillerie automotrice. À l’avant du bateau se trouvait la chenillette porte Bren [véhicule blindé léger] d’un régiment d’infanterie que nous soutenions, les Queen’s Own Rifles. Moi, j’étais dans le char de commandement suivant. Pour nous, c’était un poste de commandement mobile. Et derrière notre char de commandement se trouvaient quatre canons automoteurs, des canons de 105 millimètres pour être plus précis, vous savez, c’était assez gros.

Pas très longtemps après, nous devions assurer un tir de barrage pour couvrir le débarquement de l’infanterie sur la plage. Pas facile de se servir d’un gros canon, surtout dans un bateau aussi remuant, et de faire attention de tirer au-dessus des têtes de nos soldats d’infanterie qui envahissaient la plage. Mais je me rappelle avoir regardé dans toutes les directions. Personnellement, j’ai vu tant de bateaux, que je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y en avoir autant dans ce bas monde. C’était à croire que quelqu’un aurait pu sauter de l’un à l’autre, comme sur des roches dans un ruisseau. Des barges, il y en avait, et ça tirait des roquettes, « swish, swish, swish », ça tirait sur la plage. Il y avait tellement de cuirassés si loin derrière nous, nous ne pouvions pas les voir, mais nous entendions les obus voler au-dessus de nos têtes, et ça faisait : « chug, chug, chug ». Il se passait tellement de choses différentes partout en même temps, toutes accompagnées d’un « bang ». J’ai vu des chars d’assaut flottants dont un bon nombre ont chaviré dans cette mer démontée. C’était une vision plutôt horrible.

Comme nous nous approchions de la plage, avec environ six pieds d’eau, notre barge de débarquement a touché une mine et a coulé. La passerelle à l’avant avait sauté, alors nous n’avions plus besoin de l’ouvrir. Je me rappelle que le premier véhicule à débarquer a été le porte Bren. Et alors qu’il était à peut-être 20 ou 30 pieds de notre barge, il a touché une mine. Il a volé à cinq ou dix pieds dans les airs. Personne n’en est ressorti vivant. À ce moment-là, j’étais en train d’observer la digue. Sous cette digue, à Bernières-Sur-Mer, se trouvait beaucoup, beaucoup de morts et de mourants, et des prisonniers allemands; une vision plutôt bouleversante. Je me rappelle m’être tourné vers le gars à côté de moi et de lui avoir dit : « Oh mais, on dirait que les gens risquent leur vie, par-ici! ». Il faut bien une touche d’humour. Ah, oui, et aussi : ce sera toujours un autre qui se fera tuer, jamais vous.

Je m’en souviens très bien, nous avons débarqué de la barge. Nous étions dans le premier véhicule après le porte-Bren. À force de fines manœuvres, et avec un peu de chance, nous avons réussi à atteindre la plage à exactement 9 h 25 ce matin-là, sans aucune embûche. À partir de là, nous devions nous rendre à une position de tir qui nous avait été indiquée d’avance, et nous avons découvert qu’une autre batterie était entrée dans ce champ. Alors, nous avons regardé tout autour et nous avons trouvé un autre champ. Nous étions sur le point d’y entrer quand un jeune homme, et quand je dis jeune, il devait avoir 14 ou 15 ans, avec un petit béret noir, est arrivé en nous faisant signe de la main : « N’allez pas dans ce champ. » « Pourquoi? » « Il est plein de mines. » « Comment tu sais ça? » « Les Allemands me les ont fait poser. » « Eh bien », je lui ai dit, « dans ce cas-là, tu t’assois à l’avant du tank. On n’a pas d’autre endroit où aller. Tu vas nous guider. » Avec un peu de persuasion, il nous a montré le chemin. Nous n’avions perdu aucun canon et c’était notre première position de tir.

Date de l'entrevue: 20 octobre 2009

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