Témoignages d'anciens combattants:
William George “Boots” Bettridge

Armée

  • William "Boots" Bettridge au monument de The Queen's Own Rifles of Canada, Juno Beach, Normandie, France, 2007.

    William Bettridge
  • Sergent William "Boots" Bettridge, The Queen's Own Rifles of Canada, vers 1944-45.

    William Bettridge
  • William "Boots" Bettridge.

    William Bettridge
  • Prisonniers de guerre allemands pris par The Queen's Own Rifles of Canada, Juno Beach, le 6 juin 1944.

    William Bettridge
  • Mémorial des anciens combattants sculpté sur bois à Gage Park, Brampton, Ontario. William "Boots" Bettridge a servi de modèle pour le sculpteur Jim Menken d'Orangeville, Ontario.

    William Bettridge
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"Et il dit, Boots, foutons le camp d’ici. La vie c’est tellement précieux, personne ne réalise ça jusqu’à qu’il se retrouve face à la mort."

Transcription

Ils (les chars) devaient aller jusqu’au mur. C’était avant qu’on débarque, juste quelques minutes avant qu’on débarque, puis ils devaient sauter hors du char. Il y avait une (n°74 ST grenade) « bombe collante » ils appelaient ça, c’était une bombe, à peu près de la taille d’une noix de coco qu’on achète dans un magasin, qui avait une couverture tout autour que vous retiriez et puis un gars courait à l’avant du char de chaque côté et la balançait contre le mur. Elle restait collée là grâce à ce truc collant dessus. Ils avaient cinq ou six secondes pour retourner dans le char et débarrasser le plancher avant que ces bombes explosent pour faire un trou pour qu’on puisse passer à travers le mur. Mais ils ont débarqué derrière nous. Alors le côté malheureux de l’histoire c’est, quand on est arrivés au mur, ensuite il fallait qu’on passe sur des rails de chemin de fer ; et mon copain Shepherds, m’a hurlé. Il a dit, Bill pour l’amour de Dieu, attend jusqu’à ce que ces chars arrêtent de tirer.

On avait un objectif à atteindre ce jour-là et cet objectif se trouvait à une dizaine de kilomètres de là. Alors à la fin de la journée, et c’était presque le crépuscule quand on est arrivés là-bas, il y avait un petit hameau du nom de Annisty, ANNISTY (Anisy, France), et on est arrivés là ; et on était plutôt déglingués et fatigués à ce moment-là, et il nous manquait un certain nombre de gars. La nuit quand on a débarqué, un ami à moi de Brampton, il avait un bleu avec lui dans la tranchée ; et Frank a laissé sa baïonnette, qui était accrochée à l’extrémité de son fusil, debout dans sa tranchée parce que vous creusez juste une tranchée assez grande pour rentrer la tête dedans au cas où les balles sifflent de tous les côtés pour qu’elles ne vous atteignent pas.

La patrouille allemande est venue cette nuit-là et ce jeune bleu a commis l’erreur dans sa tranchée de s’asseoir et de se reposer. Il a tiré un coup et immédiatement, ça leur a donné notre position. Alors un des allemands a fait un saut en courant, il s’est raté et a atterri sur la baïonnette qui pointait au sommet de la tranchée de cet homme. Il ne s’est pas tué, mais il s’est juste enfourché sur le côté, alors il n’a pas été tué. Donc Frank l’a descendu au quartier général.

Avec Shepherds, on avait creusé un trou et on avait dormi pendant tout le temps où ça se passait. On était tellement fatigués. On ne savait même pas ce qui s’était passé jusqu’à ce qu’on en entende parler le jour suivant. Plus tard, l’homme qui avait son fusil debout là-dedans, lors d’une attaque à l’aéroport de Carpiquet en France, il a perdu son bras droit. Son bras droit a été emporté juste au poignet et j’étais juste derrière lui. Alors j’ai réussi à arracher un lacet et l’attacher autour de son poignet pour arrêter l’hémorragie. À ce moment-là on avait un docteur qui était dans un ancien bunker allemand qui servait d’hôpital provisoire ; et il a amputé le reste. Vous vous retrouvez en état de choc quand quelque chose comme ça se produit. Vous savez ce qu’il m’a dit ? Mon surnom c’était Boots, et il dit, Boots, foutons le camp d’ici. La vie c’est tellement précieux, personne ne réalise ça jusqu’à qu’il se retrouve face à la mort.

Et alors on nous avait appris à être stricts avec les allemands mais justes. Et on descendait la rue avec mon partenaire, on frappait aux portes pour voir combien de soldats ils pouvaient loger, parce que ça allait juste être une halte d’un jour ou deux et puis on serait partis. Alors mon copain et moi on arrive devant une porte ; et on frappe à la porte, et pas de réponse. Alors je frappe très fort avec la crosse de mon fusil ; toujours pas de réponse. Alors on a essayé la poignée et la porte était ouverte. Je dis, Frank, écoute, sois prudent, tu surveilles le côté droit et moi je m’occupe du côté gauche parce qu’il y a peut-être quelqu’un là-dedans. Alors on est entrés très prudemment et, bien sûr, il ne s’est rien passé, alors on a vérifié cette chambre là, une sorte de chambre vide. Et puis on est allés dans une autre chambre et j’ai entendu un petit gémissement sous le lit. On ne s’était pas rasés ou quoi que ce soit depuis une semaine ou deux. On était sale et on portait des armes, et des grenades qui pendaient de tous les côtés. Je dis, Frank, ici, je vais enlever tout ça, tu sors de là une minute, il y a quelqu’un sous ce lit.

Donc j’ai pensé qu’en leur montrant que je n’allais pas les tuer au moins ça, parce qu’ils leur apprenaient qu’on allait les violer et les tuer et tous ces trucs, la propagande qu’on leur servait, alors je me suis mis à genou et j’ai avancé sur les genoux jusqu’au bord du lit. Cette dame, elle n’avait sûrement pas plus de deux ans de plus que moi, je suppose qu’elle n’avait pas eu le temps de partir avec les autres personnes parce qu’elle cachait une petite fille. Je ne le savais pas au début jusqu’à ce que je sois de l’autre côté et avec les mains jointes j’ai fait un signe pour lui dire qu’on n’allait pas lui faire de mal, on veut juste un endroit pour, le mot pour dormir c’est schlafen en allemand. Alors j’ai dit, on veut juste schlafen. D’accord, j’avais un morceau de chocolat dans ma poche. Je l’ai cassé en deux et je lui en ai donné la moitié ; et elle s’est finalement relevée et il y a cette petite fille assise là, qui regarde, morte de peur. Je pense qu’elle avait six ou sept ans, sans doute, quelque chose comme ça. Elles étaient tellement contentes qu’on ne leur fasse pas tout ce qu’on leur avait dit (qu’on leur ferait). Vous voyez maintenant pourquoi elle ne pouvait pas s’enfuir, elle avait cette petite fille.

Alors elle nous a montré la chambre d’amis, et elle sort des draps blancs. J’ai dit, Frank, regarde, des draps blancs tout propres, on n’en avait pas vu depuis qu’on était partis d’Angleterre, quatre ans auparavant. Alors on s’est mis à rire de bon cœur et on s’est juste affairés en quelque sorte, en se préparant pour rentrer dans ses beaux draps propres, même si on n’avait pas pris de bain ou quoi que ce soit. Il n’y avait pas d’eau courante. Tous les endroits, leurs canalisations d’eau avaient sauté. On a entendu quelqu’un frapper à la porte et il y a cette petite fille avec un bouquet de fleurs. Elle était sortie dans le jardin et avait cueilli des fleurs, les avait rapportées et nous les avait données. Je souhaiterais avoir eu la présence d’esprit de prendre leur adresse, les retrouvailles auraient été quelque chose de remarquable comme elle avait huit à dix ans de moins que moi, elle était peut-être encore en vie, est-ce que ça n’aurait pas été de sacrées retrouvailles si j’avais revue cette petite fille ?

Date de l'entrevue: 29  septembre 2010

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