Témoignages d'anciens combattants:
Earl Luther Stiles

Armée

  • Photographie d'Earl Stiles prise en Angleterre, le 10 septembre 1943.

    Earl Stiles
  • "Juste après que je sois arrivé en Angleterre, ma mère m'a envoyé cette carte postale. Ma soeur (récemment décédée) l'avait gardé et me l'a redonné il y a plusieurs années"

    Earl Stiles
  • Rubans d`Earl Stiles.

    Earl Stiles
  • Fragment provenant d'un tir d'obus anti-aérien et anti-char d'un 88 millimètres allemand.
    L'obus a atterris à quelques mètres de Earl Stiles, vers 1944-1945.

    Earl Stiles
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"Je lui avais dit, tout le monde te le diras, la guerre c’est fini pour toi, tu vas rentrer au Canada et moi je vais aller à Berlin."

Transcription

J’étais dans une petite ville du nom de Dorchester, à 30 kilomètres à peu près de Moncton. Dorchester, le temps d’éternuer et vous l’avez traversée, mais c’était une ville pénitentiaire. Un pénitencier fédéral, il y a entre quatre et cinq cents détenus et c’est la principale activité, si on peut dire. Mais j’ai grandi dans cette ville et on entendait souvent dire où est machin chouette ? Oh, il purge une peine de cinq ans sur la colline, parce que le pénitencier se trouvait sur une colline. Il y est toujours d’ailleurs, juste là encore aujourd’hui, le même établissement à Dorchester, et c’est… en fait, mon beau-père travaillait là il y a trois ans. Donc, c’est à peu près à trente kilomètres de Moncton.

On a débarqué à Liverpool qui était complètement plongée dans l’obscurité. Vous ne pouviez pas voir une seule lumière alentour. C’était inhabituel, ça a été mon premier aperçu de la guerre. Parce que c’était interdit de faire passer la moindre lumière à travers les fenêtres qui puisse être vue du ciel. Si vous fumiez une cigarette, à l’extérieur, et que quelqu’un vous dise, éteint cette cigarette, ils vous criaient après. Ils prétendent qu’on peut voir une cigarette depuis un avion, malgré la distance, mais c’est difficile à croire. De toute façon, c’est ce que j’ai entendu dire.

A l’armée, quand vous étiez au cœur de l’action, ce n’était pas facile de transporter du sang total quelque soit la forme sous laquelle il se présente. Vous ne pouviez pas le faire car il faut qu’il soit réfrigéré et il y a le vrai sang et le sang classé par groupe et tout. Alors à la place ils avaient du plasma. Il y avait ces caisses de truc et il y avait peut-être deux flacons dedans. L’un des flacons c’était du liquide. A mon avis c’était, ça ne pouvait pas être de la solution saline, sans doute du glucose, je ne sais pas. Et l’autre flacon ressemblait à, imaginez des cornflakes, réduits en poudre comme de la farine. Et c’est à ça que ça ressemblait, et une partie du contenu du flacon était tout sec, un truc poudreux. Et en fait c’était du plasma sanguin. Vous pouviez l’administrer à n’importe qui, quel que soit leur groupe sanguin. Alors quand on était dans l’action, on avait des caisses de ce plasma. On prenait de l’eau, on la versait dans le plasma et on secouait et on obtenait quelque chose qui était ce qui ressemblait le plus à du sang total.

Et c’est intéressant parce quand on avait un blessé qui venaient nous voir, on se trouvait juste derrière le front, et bien on pouvait le mettre sous perfusion avec du plasma sanguin. On attachait la perf au brancard avec une perche, pendant le transit, il pouvait recevoir ce plasma. Ce n’était pas aussi bien que du sang total mais, c’était mieux que rien.

La pire des choses que j’ai vue – je crois que c’était le paraplégique, les deux bras et les deux jambes, et j’avais reçu l’ordre de veiller sur lui, ils l’avaient amené sur un brancard. Il y avait beaucoup de travail à ce moment-là, il y avait des blessés qui arrivaient et qui repartaient et c’était plutôt mouvementé du côté des officiers médecins, quelque soit le nom que vous leur donniez. Ce sont tous des docteurs. Ils étaient très occupés. Alors j’étais allé près de ce gars et bien-sûr, je ne voyais pas le moindre signe de vie. Malgré tout je me demandais si je pouvais trouver une temporale qui palpitait dans sa tête, parce qu’il n’y avait pas moyen de lui prendre le pouls, ses bras et ses jambes, c’était mort. Donc après quelques minutes je dis, hé, un des toubibs, me rejoint. Il est venu vers moi et il a regardé pendant quelques secondes et puis il s’est en aller s’occuper d’un autre blessé. Et je me demandais pourquoi il était parti. Alors un peu après, après le rush, quelques heures plus tard, tout était redevenu un peu plus calme alors on pouvait respirer deux minutes, je suis allé vers, le docteur, l’officier médecin et j’ai dit, bon qu’est-ce qui se passe pour ce gars… Il me répond, je ne pouvais pas trouver le moindre signe de vie. Mais ce que je pensais c’était, est-ce que j’ai senti une pulsation dans la temporale, vraiment ? Et ils, nous avons finalement conclu qu’il était dans le, c’est dans l’article que j’ai écrit, s’il avait pu le sauver, je ne crois pas qu’il nous aurait remerciés.

Donc c’était probablement la pire chose que j’ai vue. Le garçon de 16 ans, il était intéressant. C’était juste après le jour J, il était blessé à la jambe ou quelque chose comme ça et il parlait anglais. C’était le seul allemand dont j’avais eu à m’occuper, parce qu’on s’occupait aussi des blessés allemands, et ils étaient assez nombreux parfois. Et à ce moment-là, on savait que les blessés allemands, évidemment ils étaient prisonniers de guerre, ils retournaient en Angleterre et finalement, on les envoyait au Canada. Parce que les canadiens les avaient capturés, les canadiens s’occupaient d’eux et bien-sûr, nous avions des camps établis dans différentes parties du sud de l’Ontario pour loger ces prisonniers allemands qui étaient ramenés, blessés ou non. Alors je lui avais dit, tu vas aller quelque part où j’aimerais beaucoup aller. Et il avait répondu, où est quoi, où est-ce que ça pourrait bien être ? Je lui avais dit, tout le monde te le diras, la guerre c’est fini pour toi, tu vas rentrer au Canada et moi je vais aller à Berlin. Ah ! il avait répondu, vous n’allez même pas arriver jusqu’à Berlin. Et ça m’avait mis en colère. Je lui avais dit, écoute, parce que je savais bien qu’on les avait endoctriné avec toute cette propagande depuis qu’ils avaient trois ans j’imagine, mais quoiqu’il en soit, je lui avais dit écoute bien ça. Je m’en fiche si tu me crois là maintenant, je me souviens avoir dit, mais souviens-toi, d’ici un an, on y sera à Berlin, et j’ai donné un petit coup dans le brancard juste pour me débarrasser de lui.

On s’est bien occupé de lui malgré tout. Maintenant, vous vous dites, quand il y a un allemand qui est blessé et un canadien blessé, lequel des deux allez-vous soigner en premier ? Et bien, ça dépendait de qui avait les blessures les plus graves. Et on nous avait entraînés à faire ça. Je ne sais pas comment eux on les avait formés mais c’est comme ça qu’on nous avait formés nous. Donc si le canadien celui qui était le plus grièvement blessé, il passait avant l’allemand. S’il pouvait tenir sa tête, au diable, je venais quand je venais. Mais s’il était plus touché, alors en principe on s’occupait de lui en premier. La plupart du temps c’était ce qu’on faisait.

Dans un sens c’était un travail très gratifiant car les gens qui arrivaient là et qui étaient très gravement blessés, ils imaginaient qu’ils allaient mourir et c’est une chose que je voulais aussi montrer. Les hommes sont plutôt délicats. Je suis un homme et je suis très délicat. Si j’ai un petit bobo sur le doigt de pied, aïe. Mais je n’ai jamais vu des gens qui avaient autant de cran de toute ma vie, ces soldats. Ils avaient du cran. Ils étaient, et c’était pas des petits bobos sur le doigt de pied qu’ils avaient, je vous le dis.

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