Témoignages d'anciens combattants:
Herb Pitts

Armée

  • Diverses coupures de presse détaillant les réalisations militaires de M. Pitts, 1950.

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  • M. Pitts dans l'uniforme du Lord Strathcona's Horse (Royal Canadians) (2nd Armoured Regiment) à l'embarquement pour la Corée, juillet 1952.

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  • M. Pitts au défilé de l'église du 150e anniversaire du régiment Queen's Own Rifles of Canada, Toronto, le 7 novembre 2010.

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  • Médailles de M. Pitts, 1952-2002. La Croix militaire est à l'extrême gauche.

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  • Médailles décernées à M. Pitts de l'Association Canadienne des Vétérans de la Corée.

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"Et il a fait deux ou trois pas en avant et une explosion d’enfer s’est produite. Il a marché sur une mine, c’était une mine bondissante, elle lui a arraché la tête à l’exception de la mâchoire."

Transcription

Nous avons reçu notre diplôme (du Collège Militaire Royal du Canada) le 2 juin 1952 et six semaines plus tard nous étions en Corée. La transition a été aussi rapide que ça. On nous a donnés trente jours de permission, cinq jours pour le voyage, et finalement est arrivé le moment d’aller au dépôt de répartition qui se trouvait à Vancouver. Alors notre classe, je crois qu’il y avait 27 diplômés de l’armée, ce qui était beaucoup sur une période de – sur une classe qui comptait seulement dans les 80 personnes à ce moment-là.

Quoi qu’il en soit, il y avait 27 diplômés de l’armée qui ont accepté l’offre d’être nommé (officier) et la chance de partir en Corée. Il n’y en avait que cinq ou six qui n’avaient pas accepté cette proposition. Alors la joyeuse bande s’est retrouvée à Vancouver, à Jéricho Beach, en attendant d’être répartis entre les trois vols à destination de la Corée. Ils ne voulaient pas nous faire tous voler dans le même avion, alors le premier vol est parti de suite, le second est parti une semaine plus tard et le troisième deux semaines après le départ du premier. Et moi je faisais parti du troisième vol. Alors j’ai quitté le Canada vers le 20 juillet.

On m’avait dit de me présenter à l’état-major de brigade, ce que j’ai fait, et je suis allé voir le major de la brigade, comme on me l’avait ordonné et il a dit : « Vous allez rejoindre les Patricias. » J’ai dit : « Dans la troupe de char qui appuie les Patricias ? » Il a répondu : « Non, vous allez être commandant de peloton dans les Patricias. » Et j’ai dit : « Quoi ? » Et il a dit : « Oui, on a beaucoup trop de gens du Corps blindé (royal canadien) comme vous ici, et l’escadron ne peut pas prendre cinq d’entre vous, alors vous allez faire des roulements, trois mois avec l’escadron et les neuf mois restant avec les bataillons de l’infanterie. »

Or, c’est là que la (colline) 355 entre en jeu. La 355 était un élément majeur dans la zone occupée par le RCR 1 (Royal Canadian Regiment) quand on a rejoint la ligne. Nous étions la compagnie située sur le côté droit quand vous faites face à l’ennemi. Le côté droit de la 355. La position de notre compagnie donnait sur le front au début mais bien plus bas. Donc la compagnie du RCR sur la position à main droite était plus ou moins au-dessus du front des Patricias.

Et le lien entre les deux va devenir évidente dans une minute, mais c’est là que j’ai fait connaissance avec mon peloton, on était avec eux en septembre/octobre et on a fait pas mal de travail dans la vallée. Je continue à utiliser l’expression « dans la vallée » parce qu’on avait vraiment l’impression que c’était là qu’on passait le plus clair de notre temps. La plupart des nouveaux officiers, quand ils arrivaient sur la ligne, étaient envoyés dans un endroit appelé « le Bunker », c’était le poste d’écoute qui se trouvait devant les Patricias, dans lequel la section de tireurs embusqués et un pionnier prenaient un officier et un signaleur. Et peut-être bien un petit groupe de protection, mais les tireurs embusqués et les pionniers restaient avec vous en principe. Et j’ai rencontré certains des grands personnages, en quelque sorte, de ce morceau d’histoire, de cette façon, parce que j’y suis allé deux fois. Sans doute un peu long à la détente, il a fallu que j’y aille une deuxième fois, je ne sais pas. Mais en tout cas, c’était une expérience palpitante parce que vous étiez très en avant et votre boulot c’était évidemment d’observer l’ennemi et de rapporter ses moindres mouvements. Ce qui dans mon cas s’est résumé à, les deux fois, il n’y a absolument rien eu à rapporter, pas le moindre mouvement de l’ennemi. Alors rien n’est venu perturbé la paix dans ce poste en particulier à ce moment-là.

On est revenus mais on s’est aussi occupés de la vallée, si je peux utiliser cette expression – ou dominés la vallée, ça voulait dire les patrouilles en ce qui nous concernait. Et leur contrôle était hautement centralisé, comme par exemple à la division (le quartier-général), ils faisaient passer à la brigade et ensuite la brigade au bataillon, et pour finir nous on sortait. Pour une raison ou pour une autre à ce moment-là, la division avait pour règle d’avoir surtout des patrouilles conduites par des officiers, dans mon cas il s’agissait surtout de patrouille pour les embuscades, ou des patrouilles de combat ou – qu’est-ce que je veux dire – patrouilles d’accompagnement – ce n’est pas le terme exact – avec celles-là on assurait la protection pour des groupes spécialisés en sortie, par exemple le Génie.

J’avais une carabine (une Winchester M2 de fabrication américaine), qui était une arme de choix que beaucoup de canadiens voulaient, en particulier pour les patrouilles, parce qu’elle avait une fonction tir rapide à répétition, elle pouvait tirer un seul coup, elle pouvait avoir deux magasins dedans en même temps, collés ensemble, ce qui vous donnait une bonne quantité de magasins – de cartouches à portée de main. John (Richardson, récipiendaire de la Médaille de conduite distinguée) a dit : « Est-ce que je peux emprunter ta carabine pour cette patrouille ? » Et j’ai dit : « Bien sûr. Mais n’oublie pas de me la rapporter. » Et j’ai ajouté : « Il faut que je te mette en garde à propos d’un truc, et c’est que le retour, que le levier qui enclenche le tir rapide ou à répétition, c’est une goupille de sûreté pliée. » Il a dit : « Quoi ? » Et j’ai dit : « C’est une goupille de sûreté pliée, on ne peut pas se procurer de pièces pour les armes américaines, et on me l’a donnée comme ça, et je sais qu’elle fonctionne très bien de cette manière, mais, il faut que tu fasses attention à ça, assure-toi de bien garder le doigt appuyé, si tu peux, mais veille à la pousser à fond avant de jouer avec parce que si tu la laisses filer, je ne sais pas si tu vas être en mode rapide pour toujours ou si tu ne vas pas arriver à tirer un seul coup, je ne sais pas ce qui va se passer. Le levier de changement de position pose un problème. » Il a dit : « Oh, oui - a-t-il dit, pas de problème, j’assure. »

Bon, il est parti avec la patrouille, ils ont eu un problème, John s’est servi de mon arme, j’imagine à sa manière, et quand il est revenu, il avait été blessé, j’ai demandé : « Où est la carabine John ? » Et il a répondu : « Oh ils me l’ont prise au poste de secours. » « Ils ont fait ça ? » Il a répondu : « Oh oui elle est là-bas quelque part. » Et j’ai dit : « Bon, je ne m’attendais pas à ce que tu arrives à la suivre à la trace. » Mais il y a une image de lui en patrouille dans un des magasines de l’armée du moment et on y voit la silhouette d’un homme avec des grenades lumineuses tout autour et une carabine brandie au-dessus de sa tête. Et je soupçonne que ce qui a dû se passer pour finir c’est qu’il la leur a jetée à la figure. John est mort maintenant, ça ne fait pas si longtemps, mais chaque fois qu’on se revoyait je disais : « Tu me dois une carabine, Richardson. » Et Richardson était un, vous savez, un des sergents les plus compétents et il a fini par devenir le sergent-major régimentaire (sous-officier supérieur) du 1er bataillon des Patricias.

Ça s’est déchainé sur la 355, que le RCR occupait en octobre 1952. Nous étions, en tant que compagnie D du 1er bataillon et dans une position de réserve, on nous a offerts au RCR comme compagnie de contre-attaque. Alors il y avait deux officiers dans la compagnie, un capitaine qui la commandait et moi-même. La compagnie avait été déplacée près de l’état-major du RCR et avec Scott Campbell, qui commandait la compagnie, nous sommes allés au poste de commandement du 1er bataillon du RCR qui était entre les mains de deux es Royals très connues, « Klink » Klevanic, (Major) Frank Klevanic, qui était le commandant en second du bataillon, et Don Holmes, qui était l’officier des opérations. Et ils étaient tous les deux au combat avec le bataillon cette nuit-là.

Et ils ont dit : « D’accord, nous savons que vous êtes ici, cependant, ce qu’on veut que vous fassiez c’est de monter là-haut et remplacer la compagnie C au sommet à main droite pour qu’on puisse la retirer, elle n’est pas encore entrée dans le combat et on peut la retirer pour qu’elle fasse partie de la force de contre-attaque qu’on est en train de rassembler pour aller restaurer la position. »

Et nous voilà partis avec la compagnie qui était en haut à droite de la position avancée des Royals et on est devenus la « Compagnie Peter » du 1er bataillon du RCR, P pour Patricia. Et nous sommes restés avec eux pendant dix jours et on faisait leurs patrouilles, et on s’occupait de leur point de contact, points de jonction avec notre propre bataillon, les Patricias. Et nous sommes restés encore après que le bataillon des Patricias soit ramené en réserve pour permettre qu’ils soient prêts à continuer avec le 3ème bataillon. On était restés assez longtemps sur place alors on est redescendus, on est allés se doucher, et puis a dû faire le défiler pour la cérémonie de passation du commandement. On n’a même pas eu l’occasion de changer de vêtements et ils étaient déchirés dans bien des cas et éculés, ils étaient sales. On n’avait pas quitté la ligne depuis notre arrivée en octobre – en août. Et en fait, je pense qu’on n’avait pas beaucoup défilé à la douche pendant cette période non plus. Pour ce qui était de l’hygiène on avait une cuvette and c’était comme ça. Et bien, voilà mon lien avec la 355. Je ne vais pas m’attarder là-dessus mais quand les gens parlent de la colline 355, je pense au RCR qui se tenait là et c’était vraiment des bons.

On m’avait donné l’ordre d’amener ces (soldats) volontaires à l’échelon B (position d’appui la plus éloignée de la ligne de front) du Génie et d’apprendre à poser du fil concertina triple c’est à dire deux rouleaux en bas et un en haut (de fil de fer barbelé), en aussi peu de temps que possible. Alors on m’avait mis avec un tas de gars que je ne connaissais pas à l’exception d’un soldat de mon peloton qui s’était porté volontaire et je ne sais pas comment il a fait, mais il l’a fait. Je suppose que c’était, je dormais ou quelque chose comme ça. En tout cas, il s’est retrouvé là-haut et les 29 ou 30 autres étaient des volontaires qui venaient de l’ensemble du bataillon.

On a appris à poser du fil sous les directives des gens du Génie. Leur standard c’était une centaine de mètres en plein jour. On a appris à faire ça en moins de – 100 mètres en 10 minutes de jour. On a appris à faire ça en un peu moins de dix minutes de nuit. Et c’était super sympa de travailler avec ce groupe de jeunes gens. On se lançait des défis et j’ai dit : « Quelle que soit l’équipe la plus rapide au contre la montre à la fin de l’entrainement aura le droit de poser la bande la plus proche des chinois. » C’était une sacrée récompense.

En tout cas, on est monté pour faire ce travail et moi je suis redescendu en mission de reconnaissance avec les trois chefs d’équipe. Et on a suivi exactement le chemin qui était marqué, et je savais que c’était le même chemin parce qu’on est descendus par là, on est allés à un point de base, c’était un arbre cassé, et revenus sans problème. Quand on a pris l’équipe de câblage, ainsi qu’une soixantaine de porteurs coréens qui transportaient toutes les provisions qu’on ne pouvait pas porter, on a commencé tout en bas, le même chemin, empreintes dans la neige, et très vite, j’avais fait demi-tour parce que quelqu’un était tombé derrière moi et je crois que c’était mon signaleur. Je suis sorti de la file, suis reparti en arrière, et j’ai dit à un gars qui s’appelait Corporal Mullin (Francis Austin Mullin), qui était le meilleur caporal que j’aie jamais rencontré, j’ai dit : « Tu es déjà venu ici avec la reconnaissance, il faut juste continuer, va jusqu’à l’arbre et je serai de retour. »

Et il a fait deux ou trois pas en avant et une explosion d’enfer s’est produite. Il a marché sur une mine, c’était une mine bondissante, elle lui a arraché la tête à l’exception de la mâchoire, et l’homme derrière lui c’était Bill Batsch (Jacob Winsel Batsch), qui a été atteint par un éclat d’obus à ma connaissance, c’était la bille du déclencheur – sur un ressort. Et elle lui a traversé le cœur. Je l’ai empoigné à terre – Mullin était évidemment mort – j’ai empoigné Batsch et lui ai demandé : « Où est-ce que tu as été touché ? » Il ne pouvait que marmonner et j’ai commencé à sentir et bien sûr, il avait le corps tout entier couvert de sang sous sa parka. Donc on a perdu deux hommes avant même de planter le premier piquet et on était toujours dans la descente (Mullin et Batsch ont été tués au combat vers la fin de 1952).

On a passé Noël en service dans le Hook (groupe de collines). C’est là-bas qu’on a passé Noël sur la ligne et au téléphone à se chanter des chants de Noël les uns aux autres, et des trucs comme ça. Et on est allés dans le no man’s land recueillir de la part des chinois, des cadeaux de Noël qu’ils nous avaient fait, c’était des cartes de vœux et du thé ou autre. C’était des trucs qu’ils avaient laissé exprès pour nous avec des bannières de Noël – mon peloton y est allé et en a récupéré une, et j’en ai une photo et les commandants de section sont tous allés là-bas – « Joyeux Noël et de la part – les Chinois. » Et donc c’était en soi un Noël mémorable.

Notre travail, sur la ligne des Patricias, la ligne de mortier, c’était d’offrir le maximum d’appui possible au RCR, si besoin était bien entendu, de nous occuper des nôtres au cas où on se fasse sonder. Et il s’est avéré que, une de nos compagnies a été sondée, mais c’était une feinte. Nous avons répondu, mais très vite, le ciel nous est tombé sur la tête et le RCR sur la colline 187 a eu de sérieux ennuis. Et on a commencé à répondre aux demandes de tirs, dont la plupart venaient jusqu’à notre ligne de mortier – de notre état-major de bataillon à la ligne de mortier et je suppose que c’était en réponse aux demandes d’appui du RCR.

On a tiré plus de 4000 coups cette nuit-là, quasiment du crépuscule jusqu’à l’aube. Et il nous a fallu refaire deux fois le plein de munitions, un pendant la nuit et l’autre aux premières lueurs du jour. Et notre ligne de mortier ressemblait à une décharge avec toute la quantité de boites et de containers et tous les trucs qui étaient par terre. On leur a fourni une sacrée lumière, et un appui rapproché très important cette nuit-là, aux Royals. Et on n’avait pas la moindre idée de l’ampleur, pendant que ça se déroulait, mais de toute évidence ce fut une bataille féroce qui avait lieu juste à notre gauche. Comme je l’ai dit, on avait été victime d’une feinte et c’était dans l’idée d’attirer nos patrouilles, pour les détourner je pense, en début de soirée.

Mais au cours de ces tirs intenses, on s’est attiré l’attention de la contrebatterie des chinois. Et on était dans une espèce de cuvette et les chinois avaient une arme pointée directement sur nous quelque part sur le flanc gauche et ils n’arrivaient pas à atteindre la vallée. Il sortait un tir tendu de cette arme, je suppose que c’était un char ou une pièce d’artillerie de ce genre, mais il ne pouvait pas non plus relever assez son canon pour suivre une trajectoire susceptible d’arriver jusque là et nous avoir. Ils n’ont pas du tout essayé avec des mortiers, je suppose que leurs mortiers ne pouvaient pas nous atteindre d’aussi loin. Mais on a bien tiré et on s’est aussi faits tirer dessus.

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