Témoignages d'anciens combattants:
Robert Stirling

Armée

  • Robert Stirling à The Last Hurrah, Winnipeg, Manitoba, août 2011.

    Historica Canada
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  • De gauche à droite - Robert Stirling et ami (inconnu)

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"j’ai pensé : « Oh, bonté divine, on a déraillé. » C’est ce qui m’est venu à l’esprit en premier. Et tout à coup il s’est arrêté comme ça. Et j’ai su que ce n’était pas simplement un déraillement, je n’avais pas la moindre idée de l’ampleur de l’horreur qui allait suivre."

Transcription

(L’accident ferroviaire de Canoe River qui eut lieu le 21 novembre 1950 près de Valemont en Colombie-Britannique. Un train transportant des troupes qui se dirigeait vers l’ouest, dont Robert Stirling faisait partie, est entré en collision frontale avec un train de passagers de la CN qui roulait en sens inverse.) Je me souviens de ce matin-là comme si c’était hier. C’était au milieu de la matinée, je ne peux pas vous dire à quelle heure exactement, mais au milieu de la matinée à peu près, et je m’étais levé et je regardais par la fenêtre et il y avait cette gorge au dessus de laquelle on passait et une seconde, je ne pense pas qu’il se soit écoulé plus d’une seconde, il y a eu un, et j’ai pensé : « Oh, bonté divine, on a déraillé. » C’est ce qui m’est venu à l’esprit en premier. Et tout à coup il s’est arrêté comme ça. Et j’ai su que ce n’était pas simplement un déraillement, je n’avais pas la moindre idée de l’ampleur de l’horreur qui allait suivre.

Et ça a été révélé lors de l’enquête, il y a eu une grande enquête et pas mal d’accusations et de reproches. La compagnie de chemin de fer a été accusée d’avoir utilisé des vieux wagons, en bois, qui étaient convenables mais pas aussi solide que ceux en métal.

Et bien sûr, on est tous sortis et on a regardé et il y avait cette terrible montagne de débris sur deux cents mètres je pense, d’un mètre vingt à un mètre cinquante de hauteur. Et bien sûr, la première chose qu’on a eu à faire c’était de chercher les gars qui étaient là-dedans, des blessés et en vie et de fait, il y a eu 17 morts, on ne le savait pas sur le moment. Et un des gars avait une masse et il essayait de séparer des morceaux de débris et au moment où il allait frapper, ce gars a sorti la tête et il a été touché. Je ne pense pas que ça l’ait tué mais ça a dû faire pas mal de dégâts. Beaucoup de dégâts. Ce n’était pas possible autrement.

Et on a travaillé jusqu’à, bon, le garçon a fait des sandwiches pour l’équipe et du café, le grand jeu. Il était dans les 3h30 à ce moment là, ou peut-être pas aussi tard que ça, peut-être seulement 2h et j’ai pensé, peut-être pendant ces trois heures où on a essayé de déblayé autant qu’on pouvait, pour sortir tout le monde, et j’ai pensé que je pourrais aller à la voiture-lit, ils l’avaient arrangé en hôpital. Et dans l’autre train, le train de voyageurs qui allait vers l’est il y avait un médecin avec sa femme et sa femme était infirmière, ce qui était une vraie chance.

Alors je suis retourné dans le wagon et le premier gars que j’ai vu c’était Craig (Artilleur Robert Arthur Craig, Foam Lake, Saskatchewan) et c’était une vision d’horreur. Il était, c’était épouvantable, simplement épouvantable. Tout cloqué et sa peau était en lambeaux et il a dit : « Salut Bob » et la manière dont j’ai répondu lui a dû lui suggérer que je ne le reconnaissais pas et pendant un moment je n’y suis pas arrivé et tout à coup c’est son accent qui m’a mis sur la voie, il était Sud-africain, 19 ans environ. Et j’ai dit : « Évidemment je sais qui tu es, c’est toi Craig, hein ? » Et puis j’ai dit, je me souviens avoir dit quelque chose de vraiment stupide étant donné la mine tellement épouvantable qu’il avait : « Comment vas-tu ? » Bon, c’était vraiment une question stupide, je pense que, je ne savais vraiment pas quoi dire. Et d’instinct je savais qu’il n’allait pas survivre et il est mort une heure plus tard à peu près. Et j’étais content parce qu’il n’y avait pas moyen qu’il survive. Il était dans un tel état.

Les autres gars du wagon ont été tués par l’impact ou ébouillantés par la vapeur, parce que les locomotives marchaient à la vapeur à cette époque. Et lors de la collision, les deux chaudières se sont rompues et ils ne pouvaient avoir été tués que par l’accident ou cuits par la vapeur bouillante. Et vous savez, s’il y a quelque chose de bon dans tout ça, c’est que je n’ai jamais fait de cauchemars, j’ai seulement eu des flashbacks, chaque jour de ma vie. Et j’ai essayé de les enterrer. C’était tellement douloureux.

Ils m’ont appelé un jour en 1991, en mai je crois, peu importe, au printemps je pense, et ont dit : « Toi, tu étais dans le train de Canoe River ? » J’ai répondu : « Oui. » Il a dit : « Ils ont construit un cairn et ils vont faire une cérémonie de reconnaissance à telle date » Il m’a donné la date et il a dit : « Veux-tu y assister ? » J’ai dit : « Oui. » Bon on n’était que trois de mon unité là-bas. Les deux autres je les ai vus, j’ai reconnu leurs noms mais je n’ai pas reconnu leurs visages. Je veux dire, c’était il y a 40 ans. Parce que j’étais l’un des survivants et que Erkhart me connaissait, il m’a demandé de lire la liste des noms de ceux qui ont été tués, 17 plus quatre membres d’équipe des trains, deux dans le nôtre, et deux dans l’autre.

Pendant toutes ces années depuis l’accident, j’ai gardé le vague souvenir d’avoir traversé cette gorge, une gorge profonde. Et j’ai pensé, je vais aller voir ça tout de suite, alors à quelques 100 mètres du cairn, une grosse plaque en bronze avec tous les noms dessus. Je suis aller voir et c’était à l’image de mon vague souvenir. Mais je ne me souvenais pas de la largeur. Ce n’était pas extrêmement large mais c’était quand même assez large pour que si jamais l’accident s’était produit à cet endroit-là, une bonne partie du train serait tombée dans le canyon et la corniche aurait été balayée. Et j’ai pensé que le nombre de gens ayant survécu tient vraiment du miracle. Il y a eu 17 morts, il y a eu 30 à 35 blessés, deux ou trois d’entre eux, deux que je connais, n’en sont jamais revenus. L’un a perdu ses deux jambes et il n’y aurait pas eu moyen de lui mettre des prothèses. Il aurait vécu le restant de ses jours en fauteuil roulant. Jeune gars, un fils, un bébé, je crois qu’il avait deux ans à peu près. Et je ne me souviens pas du nom de l’autre gars, il était grièvement blessé mais je ne me souviens plus qui c’était.

Et quelques semaines plus tard, comme si je n’avais pas eu mon lot de malheur, j’ai appris qu’ils n’avaient pas retrouvé tous les corps et je me suis senti coupable d’avoir peut-être abandonner des hommes qui étaient encore en vie sous les débris. On n’aurait pas pu les entendre, et on n’aurait sûrement pas pu les voir et pire encore, on n’aurait pas pu arriver jusqu’à eux parce qu’aux alentours de 3h30 il neigeait très fort, la température était tombée, et quand il a commencé à faire sombre, on était bien en dessous de zéro. Alors ils sont morts gelés s’il y en avait encore qui étaient encore en vie. Et ils n’ont jamais retrouvé les cadavres non plus, c’est sûrement les animaux qui s’en sont occupés. Je ne sais pas combien de corps manquaient à l’appel, je ne savais même pas ça, mais j’ai demandé à quelqu’un, je crois que c’était Erkhart qui m’a dit que tous les corps n’avaient pas été retrouvés et c’était la première fois que j’en entendais parler. Et j’ai demandé : « Combien ? » Je crois qu’il a répondu qu’il ne savait pas. Je crois qu’il a dit qu’il ne savait pas. Mais pendant toutes ces années, comme les rescapés d’une catastrophe le font en général, on se sent coupable d’en avoir réchappé alors que tant de vos amis sont morts. Ces gars c’était des gamins, bon sang, certains avaient à peine 18 ans. Je crois que moi j’avais 22 ans, j’étais le vieux. Oui.

C’était déjà horrible de me souvenir de ce dont je me souvenais mais découvrir en plus qu’on avait peut-être abandonné certains des hommes, oh, ça rend les choses encore plus douloureuses.

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