Témoignages d'anciens combattants:
Peter Fane

Marine

  • M. Peter Fane en 2010.

    Le Projet Mémoire
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"On avait reçu un coup direct qui tua l’officier des quartiers, et un chargeur tenait un obus de 4 pouces qui a explosé et l’a tué. Cet obus a frappé le pont entre les jambes d’un autre chargeur et il est tombé à travers le trou et a eu les deux jambes arrachées."

Transcription

[Le texte ci-dessous nous a été soumis par Peter Fane et relate les événements dont il parlait dans son entretien]

Le 3 octobre 1952, alors que je servais à bord du NCSM Iroquois pendant son premier tour de service dans le conflit coréen, on partait en patrouille le long de la côte est de la Corée du Nord. On a passé une partie de notre patrouille dans une baie à tirer sur un tunnel de chemin de fer avec notre armement principal. Il avait été précédemment endommagé et il y avait des Nord-coréens en train de le réparer. Cette ligne qui venait de Vladivostok en Russie était la principale voie de ravitaillement des Nord-coréens. En tirant sur cette ligne, on retardait les réparations, car dès qu’ils apercevaient le flash provenant de notre canon, les ouvriers couraient s’abriter dans le tunnel. Parfois quand on allait dans la baie de nuit, afin d’économiser nos munitions, on allumait et on éteignait le projecteur principal du navire et les ouvriers croyaient qu’on avait tiré une salve et ils couraient s’abriter.

Ce jour-là, le branle-bas de combat avait commencé à 16 h 15, et mon poste de combat se trouvait dans le poste d’équipage des OM, juste en dessous de la batterie de tir B qui avait un canon bitube de 4 pouces. Dans ce mess, il y avait deux monte-charges de munitions qui venaient du magasin en bas dans les entrailles du navire en dessous. Mon travail consistait à faire remonter les obus de 4 pouces par une glissière au bout de laquelle un artilleur les rattrapait pour les tendre au chargeur. À ce moment-là, il y avait cinq hommes en tout dans le mess, moi et un cambusier [personne qui gère les victuailles sur le navire], un quartier-maître aide infirmier [plus communément appelé adjoint médical], son assistant qui était le steward du capitaine, et un quartier-maître chauffeur responsable de la limitation des avaries dans cette zone du navire. On avait un système de radiodiffusion qui nous permettait d’entendre les ordres envoyés depuis le pont. Tout à coup, on a entendu : « Alerte surface bâbord, canonnade. » Un observateur sur le pont avait repéré des tirs provenant de la côte et c’est arrivé juste au moment où on virait de bord alors impossible de nous servir de l’armement principal pour tirer. Par contre, notre armement auxiliaire, à savoir un canon bitube de calibre 3,5 pouces et une de nos batteries de canon antiaérien Bofor ont ouvert le feu et ont très vite réussi à faire taire la batterie côtière.

Cependant, avant que ceci soit fait, on avait reçu un coup direct qui tua l’officier des quartiers, et un chargeur tenait un obus de 4 pouces qui a explosé et l’a tué. Cet obus a frappé le pont entre les jambes d’un autre chargeur et il est tombé à travers le trou et a eu les deux jambes arrachées. Quand cet obus a explosé, il y a eu un énorme bang au-dessus de nos têtes et dans le coin de mon œil j’ai vu de la lumière du jour. J’ai immédiatement hurlé pour que quelqu’un ferme le contre hublot au-dessus de l’écoutille. Un contre hublot est une pièce de métal ronde très lourde qui est fixée sur une écoutille ou un hublot pour les protéger. Juste à ce moment-là, le cambusier, un jeune Canadien-français, qui sortait les obus du monte-charge et les plaçait sur la glissière pour que je puisse les faire monter jusqu’aux canons au-dessus, a parlé et a dit : « Mais chef, ce n’est pas le contre hublot, mais un trou d’obus. » Avant que j’aie eu le temps de réagir, j’ai vu le quartier-maître adjoint médical attraper son sac contenant le matériel de premiers soins et disparaître derrière la colonne de soutien pour les canons de quatre pouces au-dessus. Son assistant avait été grièvement blessé et ne pouvait pas aider.

Or quand cet obus avait explosé, il avait dispersé des éclats d’obus en bas à l’endroit où on se trouvait et heureusement pour nous un casier-vestiaire avait encaissé le plus gros du choc, mais l’officier marinier cuisinier en service dans la cuisine avait retrouvé son sac en lambeaux et il ne lui restait que les vêtements blancs de cuisinier qu’il portait à ce moment-là. Dès l’instant où on a pu arrêter de faire monter les munitions, j’ai regardé autour du support du canon et j’ai vu le quartier-maître adjoint médical avait mis un garrot sur ce qui restait de la jambe de l’homme qui était tombé du pont au-dessus et le quartier-maître chauffeur avait mis un garrot sur l’autre jambe. Ces deux garrots avaient été placés au-dessus des genoux, car il ne restait rien d’autre des jambes de l’homme. Cet homme a survécu pendant cinq jours avant de succomber à ses blessures. Le capitaine lui avait rendu visite à l’infirmerie, et l’homme lui avait demandé à être inhumé en mer. Le NCSM Iroquois est donc devenu le seul et unique navire de la marine canadienne à souffrir des pertes à l’issue d’un combat avec l’ennemi.

Avant qu’on nous relève des postes de combat, les équipes de pièce au-dessus avaient commencé le nettoyage du pont au-dessus, car il était mouillé et glissant à cause du sang, et cette eau s’écoulait par le trou d’obus depuis le pont au-dessus et on a fini par barboter dans presque une dizaine de centimètres d’eau ensanglantée et la situation était aggravée par le fait que la plupart d’entre nous portaient leurs sandales d’été ce qui voulait dire qu’on ne portait pas de chaussettes. Plutôt désagréable comme sensation.

Comme il a été dit précédemment, notre armement auxiliaire avait réussi à faire taire la batterie côtière ennemie qui consistait en une pièce d’artillerie de campagne qui avait été installée sans que nos services de renseignements en soient informés.

Ensuite, notre capitaine a décidé de ramener le navire au Japon pour débarquer nos morts et nos blessés graves. Un message nous est parvenu nous donnant l’ordre d’aller à la rencontre d’un pétrolier de la marine américaine et de transférer nos morts et nos blessés graves à son bord, car ils retournaient à la base au Japon et on devait continuer, car on avait encore quelques jours de patrouille à faire.

Le lendemain, nous sommes retournés dans la baie où nous avions subi l’attaque et on est restés en branle-bas de combat un peu plus d’une heure et demie, et je crois que ce fut le moment le plus long qu’on ait vécu les uns les autres, car on n’avait aucun moyen de savoir si les Nord-coréens avaient rapporté une autre batterie de campagne. Heureusement, ce n’était pas le cas.

Nos camarades défunts ont été enterrés avec tous les honneurs militaires dans le cimetière militaire du Commonwealth près de Yokohama au Japon.

Le Capitaine Landymore, devenu par la suite contre-amiral, était notre commandant et c’était un commandant de tout premier ordre. Et j’étais fier d’avoir servi sous ses ordres.

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