Témoignages d'anciens combattants:
David Mann

Armée

  • Une péniche de débarquement en route vers Dieppe, France, lors de l’Opération Jubliee, le 19 août 1942.

    Canada. Ministère de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-171080 Restrictions d’utilisation : Aucune. Droits d’auteurs : expirés
  • Un soldat canadien non identifié et armé d’une mitraillette Thompson escorte un prisonnier de guerre allemand capturé lors de l’Opération Jubilee, le raid de Dieppe. Angleterre, le 19 août 1942.

    Canada. Ministère de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-210156 Restrictions d’utilisation : Aucune. Droits d’auteurs : expirés
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"Il y avait une toute petite plage. Il y avait un rempart et puis une falaise très abrupte et c’est contre ça qu’on a buté. Et les grenades et les obus nous pleuvaient dessus. Et vous pouviez voir une longue file de gens alignés devant le rempart juste là où ils étaient tombés. Ils tombaient quand ils atteignaient le rivage en fait, ils tombaient dans le piège comme des mouches."

Transcription

L’entraînement pour et ensuite l’annulation de l’Opération Rutter (Plan initial en ce qui concernait l’attaque de Dieppe en juillet 1942, annulée principalement en raison du mauvais temps). Mais on s’est entrainés sur l’île de Wight (Angleterre) et quand les deux bateaux ont été touchés, bon comme j’ai dit, celui sur lequel on était a commencé à sombrer alors ils nous ont fait descendre. Et l’autre, il n’est pas tombé au fond mais, en tout cas, deux marins ont été tués pendant la traversée. Et puis quand ils nous ont fait embarquer à bord d’un autre bateau, avant qu’on arrive à destination, le raid a été annulé. Alors, en tout état de cause, ce fut la fin de celle-là.

L’entraînement pour l’attaque de Dieppe (Opération Jubilé, 19 août 1942, la seconde division d’infanterie canadienne a attaqué la ville portuaire, subissant de lourdes pertes, la décision de remonter le raid reste encore controversée). On a continué à s’entraîner à un endroit qui s’appelait Little Hampton (Angleterre) et, oh, on portait toutes nos munitions et notre équipement de combat complet tous les jours. Et ils nous ont fait défiler un matin après le petit-déjeuner, depuis la salle à manger, ils nous ont amené jusqu’au bâtiment de l’état-major et on s’est arrêtés là. Et ils nous ont fait attendre là pendant que les officiers allaient à une réunion. Mais en tout cas, il se trouvait que mon frère était dans la même unité mais il n’avait pas suivi l’entraînement pour l’invasion et il était sur les marches du bâtiment et je lui ai crié : « Hé! » Il a dit : « Quoi? » J’ai dit : « Si je n’en reviens pas, prends soin de mes affaires. » « Bon sang, qu’est-ce que tu racontes? Tu ne vas nulle part. » « Et bien, ai-je dit, peut-être que oui, peut-être que non mais il y a un truc qui nous a mis la puce à l’oreille. Alors juste au cas où, occupe-toi de mes affaires. Il l’a fait, car on est juste montés dans des camions en partant de là, on est descendus jusqu’au port et on a grimpé sur le navire mère et ils nous ont annoncé qu’on allait au même endroit où on avait suivi tout l’entraînement. On était restés sur les navires pendant une semaine au premier endroit et on a juste pris connaissance du plan de bataille et ainsi de suite. Et ils ont dit : “On va au même endroit, tous vos objectifs sont inchangés, vous avez vu toutes les photos aériennes.” et ils ont dit : “Il y a seulement un léger changement.” “Et de quoi s’agit-il?” “Au lieu de cinq pour cent de pertes, on s’attend à 50 pour cent.” C’était bon à savoir. Mais en tout cas, après ça, on a traversé la Manche. Cette nuit-là, on était à peine à la moitié de la traversée de la Manche dans les vaisseaux mères qu’on nous a mis sur une péniche de débarquement et on a terminé la traversée dans la péniche de débarquement.

On était censés débarquer à la faveur de l’obscurité. Mais malheureusement, on est arrivés un peu tard, le soleil était déjà levé et l’ennemi avait l’air de nous attendre. Quand on est sortis de la fumée, on était en plein dans la ligne de mire de la côte et le soleil était levé. Et dès qu’on est sortis de la fumée, évidemment, ils ont commencé à nous tirer dessus. Le peloton auquel j’appartenais était un peloton de réserve mais la première chose que j’ai vue, en réalité, on était trois à l’avant dans la péniche de débarquement, le lieutenant son ordonnance et moi l’estafette du peloton. Et, quand on est sortis, on était, oh, terriblement proche du rivage et ils avaient descendu la rampe, les deux gars de chaque côté de moi, ils ont mal sauté et ont atterri la tête la première. J’ai hésité juste assez, quand j’ai sauté j’avais de l’eau à hauteur des chevilles. Et ça a commencé à péter.

Il y avait une toute petite plage. Il y avait un rempart et puis une falaise très abrupte et c’est contre ça qu’on a buté. Et les grenades et les obus nous pleuvaient dessus. Et vous pouviez voir une longue file de gens alignés devant le rempart juste là où ils étaient tombés. Ils tombaient quand ils atteignaient le rivage en fait, ils tombaient dans le piège comme des mouches.

Je crois que notre plan consistait à évacuer les victimes de l’endroit de débarquement jusqu’à une certaine heure. Après ça, on devait les prendre avec nous jusqu’à l’endroit d’où on allait partir, au nord. Bon, ils ont envoyé deux péniches de débarquement pour récupérer les blessés et vous ne voudriez pas voir ce qui est arrivé avec ça. Il y en avait une qui a atterri tout près de, j’ai été touché tout de suite et une qui s’est arrêtée juste devant moi et je me suis demandé : “Suis-je blessé au point de monter là-dessus?” Parce que j’arrivais encore à me mouvoir. J’ai dit : “Non, ça ne va pas aussi mal que ça.” Et je ne me suis même pas arrêté, elle les a juste ramenés et est repartie de suite et l’autre, à une centaine de mètres elle était, il y a eu plein de gens qui se sont précipités sur celle-là, depuis l’abri qu’offrait le rempart. Et ils ont couru à vue et ça, vous ne voudriez pas voir ça. Ils ont ouvert le feu et y ont été à fond et des cadavres dans l’eau, une grande tache rouge dans l’eau et il a seulement parcouru 50 à 100 mètres avant de sombrer. Alors il n’y a plus eu de tentative pour récupérer les blessés.

Quand ça a été terminé, ils nous ont fait partir de la plage et nous ont emmenés dans une petite ville dans une cour d’école, et là quelques-uns de nos avions de chasse ont mitraillé, c’était une de leurs cibles et ils ont mitraillé pendant qu’on était là-dedans. On a eu quelques personnes blessées par les nôtres.

Ils nous ont fait marcher ce jour-là, je ne sais pas jusqu’où on est allés, marché en traînant, blessés, tous les nôtres. Il y avait un mariage dans une grande église française, les gens, les gens étaient en train de sortir sur les marches de devant quand on est passés, trainant avec nous des blessés qui n’avaient pas tous leurs vêtements parce qu’ils s’étaient retrouvés dans l’eau et ils se souviendront du jour de ce mariage.

À un moment, ils nous ont mis des chaines et ça paraît drôle, mais ce n’était pas drôle. En fait, avant qu’ils ramènent les chaines, ils ont attaché les gars, on a manqué ça parce qu’on était à l’hôpital et on n’était pas attachés. Mais ils les avaient attachés tous ensemble et très serré et s’ils trouvaient un peu de jeu entre leurs poignets, ils resserraient à fond, c’était comme de la ficelle d’engerbage. Et voyez, nous les blessés à l’hôpital on a manqué ça, mais vers le moment où on est sortis, ils ont amené ces saletés de chaines et il y avait une grosse menotte sur chaque poignet et à peu près, oh, 3,80 mètres de lourdes chaines entre les menottes. Ils les mettaient le matin et les retiraient pour la nuit. Et ce n’était vraiment pas agréable.

Alors ils nous ont emmenés dans un autre camp et ils nous ont envoyé travailler, 24 d’entre nous. On est partis dans une grande ferme. Et on a travaillé là-bas pendant une année je pense, à peu près, bon, on avait des gardes sur le dos. On faisait le travail de la ferme, on plantait des patates, sarclait les patates, récoltait les patates. Et c’était la seule bonne chose dans tout ça, on pouvait manger autant de patates qu’on voulait. Mais tout le reste, il n’y en avait pas. Le travail était dur, les heures longues mais au moins, quand j’y repense, ça nous évitait de devenir dingues. Vous savez, si vous n’avez rien à faire d’autre qu’attendre, vous tourner les pouces, c’est dur pour le moral.

Au printemps 1945, je crois, ils nous ont remis sur la route. Les prisonniers qui étaient dans le secteur est, on se préparait alors à partir dans le nord-est. Ils nous faisaient avancer vers l’ouest. Les prisonniers du secteur ouest, ils les ont déplacés vers l’est, alors il y avait des prisonniers qui marchaient dans tout le pays.

Ça aussi c’était dur, terriblement dur. Juste sur la route tous les jours. Chaque nuit, ils s’arrêtaient dans une ferme, toutes les fermes devaient être, elles n’étaient pas toutes agréables, des tas de purin et autre au milieu de la cour. Et c’est là qu’on dormait. Ou alors dans la grange.

C’est arrivé, c’était, j’ai été libéré le jour de mon 25e anniversaire, le 3 mai 1945. C’est le plus beau cadeau que je n’aie jamais reçu.

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