Témoignages d'anciens combattants:
Jacques Raymond

Armée

  • M. Jacques Raymond, Régiment de la Chaudière.

    Jacques Raymond
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"C’est ça qui reste quand même dans ma mémoire en me disant que j’ai contribué à une petite parcelle de démocratie et délivrer (le monde), parce qu’on sait ce qu’était Hitler. Le nazisme, c’était ce qu’il y avait de plus cruel au monde. "

Transcription

(Avec le Régiment de la Chaudière en Europe) Nous autres, après Nimègue (Hollande), ç’a été de traverser les lignes en Allemagne. Nous autres, on est le premier régiment officiellement canadien-français qui a mis les pieds en Allemagne. Là, la résistance il n’y en avait presque plus. Rendu là, après Nimègue, après la Hollande, disons qu’après qu’on a fait le nettoyage... Le stress, souvent je pense à ça et je dis aux jeunes qu’on entendait parler que ça commençait à faire des redditions d’armée un peu partout (à la fin de la guerre). Là, on disait qu’on approche de la fin, allons-nous être bons pour passer au travers? C’est la chose qu’on pensait souvent parce qu’on est proche du but. On sait que la guerre continue quand même, mais c’est moins ardu. Il reste quand même des francs-tireurs, ils sont toujours à l’affût et on ne sait jamais. Il y a toujours des (francs-tireurs), il en reste toujours un peu partout qui sont cachés jusqu'à la fin. On était moins motivés parce qu’on se disait, ça achève. On savait ça par les sans-filistes. Il n’y avait pas de système communication comme aujourd’hui c’était rudimentaire. Mais on savait ça par les sans-filistes que ça achevait. Qu’il y avait des armées qui s’étaient données (rendues) un peu partout. On commençait à voir des colonnes de prisonniers. Ça nous avait revigorés, mais en même temps on avait peur. On avait peur qu’il y ait un échappement, un éclat d’obus. Il restait quand même quelques canons un peu partout. Le fameux 88 allemand (le Flak 18 8,8 cm, un canon antichar et antiaérien de 88 mm) de temps en temps qui nous en tirait. Il restait qu’on était sur une grosse tension les dernières semaines. Nous autres, on sait que les Allemands, il faut leur donner ce qu’ils avaient. Aujourd’hui, à sang froid, c’était de vrais militaires. Ils étaient entraînés pas comme nous autres. Eux autres, ils ont été pris jeunes et ils ont été montés. L’armée allemande était puissante, on le sait. Elle était quasiment en train de se battre contre le monde entier à un moment donné, ça faisait penser à Napoléon. C’était des militaires puis ils le savaient. D’ailleurs, on sait que la défensive, c’est toujours mieux que l’offensive. Le gars en avant, il t’attend, il est caché, on ne sait pas où il est. Nous autres, il faut aller le chercher. Mais quand même, je savais que c’était des humains. Après que c’était fini, je savais que c’était des humains comme nous autres, ils avaient une « job » à faire. Mais quand on les voit prisonniers, parfois des milliers qui sont dans les champs. On pense à la glorieuse armée (allemande) qui est à genoux devant nous autres parce qu’ils sont pris comme d’autres. Ils sont affamés, ce n’est plus les succès qu’ils avaient autrefois. Ça fait drôle de comparer les deux. Moi je n’avais jamais osé toucher à un Allemand qui se constituait prisonnier, moi j’avais un respect pour ça. Ç’a n’a pas toujours été l’histoire, quand même, parce qu’il y a eu des à-côtés qui ont passé par-dessus. Les Allemands ont pris de nos gars et ils les ont pendus. Une vingtaine en France et après ça il y a eu des contrecoups. Nous autres on était un peu plus donnant donnant comme on dit. Cruel, il y a des choses qu’on cache. Mais on sait qu’il y a quatre ou cinq prisonniers qui vont lever un petit drapeau blanc et puis on mange de la misère depuis trois ou quatre jours puis on perd de nos amis. Ce n’est pas facile quand on voit arriver quatre ou cinq gars puis ils veulent se rendre. Qu’est-ce qu’on fait avec eux autres? On demande ça aux jeunes (lors de visites scolaires) : « Qu’est-ce que vous pensez qu’on fait? Allons-nous laisser nos amis pour aller reconduire quatre ou cinq gars en arrière? » Mais là, dans ce temps-là, on avait des gars comme tel, des « toughs » (durs à cuire). Ils partaient avec eux autres (les prisonniers allemands), puis ils disaient : « Ils ont voulu s’échapper ». En tout cas, toutes les raisons étaient valables pour dire qu’ils étaient « partis » comme on dit. Il les avait abattus. On ne savait pas quoi faire avec eux autres. Si ça avait été un gros groupe de vingt-cinq, trente, cinquante, cent… Mais quand deux ou trois s’échappaient et qu’ils étaient cachés tout proche puis à un moment donné ils se rendent, parfois ça dépendait des situations. Il y a des situations qu’on ne pouvait pas prendre soin de ces gars-là parce qu’on perdait notre temps. C’est ça, ce n’est pas facile à expliquer, mais pour nous autres, on sait ce que c’est. Le « chum », notre ami est là à côté de nous autres et on n’est pas pour lui dire va-t’en avec tes prisonniers sinon on est tout seul, surtout dans un moment où c’est stratégique un peu. (Sur les francs-tireurs ennemis) Et quand on parle des recrues qui nous arrivent, il arrive un nommé Rancourt que j’avais rencontré à Vancouver. Il me donne la main puis j’étais content. Il va se rapporter à tel peloton à trois ou quatre coins de rue. On est justement à Zutphen (Hollande, printemps 1945), où on est stabilisé, on n’avance pas parce qu’il y a beaucoup de « snipers », des francs-tireurs. Il fait un beau soleil puis on est à l’entrée de la ville. Je lui donne la main et puis il dit : « En tous cas on se reverra plus tard ». Je lui dis : « Là, fais attention, par expérience, suit l’ombrage des maisons parce qu’il y a beaucoup de francs-tireurs ». Il avait quatre blocs à faire. Il en a fait deux et au lieu de se rendre au quatrième, il est passé au travers. Mes amis, mes camarades, ils m’appelaient Jack, ils m’ont dit : « Jack! ». Ils ont dit : « Regarde ton chum! » Il n’a pas eu le temps de se rendre, il s’est fait tirer. C’est de même que ça arrivait souvent. Il n’a même pas eu le temps de se rendre à son peloton. C’était un caporal puis un ami proche. Ça donne un coup quand même. Je venais de lui donner la main. Plusieurs anecdotes comme celle-ci arrivent. Ils se font tuer en arrivant, souvent par manque d’expérience. C’est la pire chose qui peut arriver. Des fois quand on peut arrêter on appelait ça pinned down. Pinned down, c’était l’expression voulant que tout le monde arrête et on ne bouge plus. On fait avancer les tanks (chars) parce qu’il y avait toujours des tanks en arrière quand on peut les avoir. Puis ils viennent, ça dépend où on est. Eux autres, ils arrosent puis ils avancent avec des mitrailleuses. Si c’est dans un bloc, on peut détecter. Ils vont descendre le bloc avec le « gun » (canon). Ou bien si c’est fait avec des avions, des Mustangs (P-51 Mustang, un avion de chasse américain) qui viennent ou des Spitfire (Supermarine Spitfire, un avion de chasse britannique) qui vont arroser en avant. C’est le seul moyen des fois de commencer à ré-avancer. La guerre, c’est un désastre parce qu’il y avait du monde qui restait là, mais ils sont partis. Mais là, on est après tout détruire pour avancer, il faut tout détruire en avant de nous autres. C’est là que je disais aux jeunes, la guerre c’est un désastre. Ça n’a pas de bon sang. Quand on pense aux familles. Quand on pense à nos familles, à nous autres, avoir été dans leur position. Les maisons s’écroulent, tout est perdu, il n’y a plus rien. C’est la rançon de la gloire. C’est la rançon de la guerre. Il faut avancer. J’ai vu des cas troublants, des fois on voyait sortir des enfants, des femmes dans les sous-sols qui se cachaient encore. Ils ne voulaient pas évacuer les maisons, mais il ne restait plus rien. Il restait rien que le sous-sol. (Sur le Régiment de la Chaudière) Le Régiment de la Chaudière comme tel, je constate, quand même pour y avoir vécu comme vous dîtes, ç’a été pour moi et d’après les historiens et puis ce que j’ai vu, on a été ce qu’on appelle le meilleur régiment canadien-français dans la dernière guerre. On a été le régiment qui a eu le plus de grande renommée avec des batailles célèbres. Il y a eu d’autres régiments qui ont été avec nous autres comme le Queen’s Own Rifle (of Canada) et le North Shore Regiment. Ils m’ont dit que ce n’était pas égal. La Chaudière c’était, ce qu’on appelle des « toughs », un « crack régiment ». Souvent on a fait appel à des unités et des compagnies de la Chaudière pour donner un coup de main au Queen’s Own Rifle qu’on avait à côté de nous autres (dans la même brigade d’infanterie). Moi, je dis qu’on avait un esprit d’équipe, La Chaudière, que je pense que les autres régiments n’avaient pas. C’est ça qui est retenu dans les livres qu’on voit un peu partout. La Chaudière ressortait par leur fougue puis la ténacité. Nous autres, on ne reculait pas. C’est vrai qu’on perdait peut-être des hommes de temps en temps, mais quand même. C’est peut-être parce que les dirigeants étaient bons aussi. On avait de bons dirigeants. Taschereau comme tel c’était un « tough ». Gauvin, c’était tout un homme. Le major L’Espérance. On a eu de vrais bons « leaders ». Comme soldat, pas comme soldat de carrière, mais avoir fait la petite part que j’ai faite, je suis content. Ceux de mes confrères qui ont fait la même chose, des vieux qu’on appelle, qui restent. On est fier quand même. On s’en va, mais tout le monde nous accepte quand même. Ils sont contents de nous voir parce qu’il en reste peu. Si on ne l’avait pas fait, personne, qu’est-ce qu’on ferait aujourd’hui? C’est ça, la question que je disais aux jeunes. On ne voudrait pas que vous fassiez ce qu’on a fait, mais si on ne l’avait pas fait, on ne sait pas où l’on serait aujourd’hui. C’est ça qui reste quand même dans ma mémoire en me disant que j’ai contribué à une petite parcelle de démocratie et délivrer (le monde), parce qu’on sait ce qu’était Hitler. Le nazisme, c’était ce qu’il y avait de plus cruel au monde.
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