Témoignages d'anciens combattants:
François Richard

Armée

  • M. François Richard, avril 2012.

    Le Projet Mémoire
  • Extrait de la revue "Je me souviens" de l'Amicale du Royal 22e Régiment daté de juin 1953 et relatant certains faits d'armes du 3e Bataillon du Royal 22e Régiment avec lequel M. Richard servit en 1953-1954.

    François Richard
  • Extrait de la revue "Je me souviens" de l'Amicale du Royal 22e Régiment daté de juin 1953 et relatant certains faits d'armes du 3e Bataillon du Royal 22e Régiment avec lequel M. Richard servit en 1953-1954.

    François Richard
  • Le certificat de libération de M. Richard daté du 13 octobre 1955.

    François Richard
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Écoutez ce témoignage

"Mon petit-fils me demande, il y a deux ans à peu près : « Grand-papa, tu as déjà tué quelqu’un? » J’ai dit : « Cédric, je ne peux pas te raconter n’importe quelle histoire. D’avoir tué quelqu’un… la guerre, ça se faisait la nuit.» Est-ce que c’est moi ou quelqu’un d’autre qui l’a fait? Je n’ai pas menti puis je n’ai pas tout à fait dit. "

Transcription

Puis c’est sûr que faire du service militaire, c’était pour moi voyager et voir du pays. Puis j’ai compris quand j’étais en Corée que ce n’était pas juste voir du pays. La guerre, c’est la guerre. Peu importe ce qu’on en pense et peu importe ce qu’on en dit. Oui, j’ai eu des peurs sur le front et je ne vous mens pas. Quand t’entends tes chairs trembler là, c’est qu’il y a une peur. Je peux vous dire quel a été l’événement. J’étais sur une patrouille de reconnaissance et j’avais un Coréen du Sud avec moi. Il ne parle ni l’anglais, ni le français, mais il comprend un peu. Alors, on faisait notre patrouille de reconnaissance et on arrivait à un endroit et moi j’avais droit à un « set » (radio) puis à un certain endroit on s’est mis à entendre des voix. Puis ça nous approchait. On s’est cachés derrière un buisson et puis ils ont passé pas tellement loin de nous. Et puis je me dis en dedans de moi-même que j’ai un Coréen avec moi puis lui il a juste un mot à dire que je ne comprendrai même pas puis je suis cuit, je suis fait. J’ai eu la peur de ma vie. Je devais lui faire confiance, c’est sûr. Mais jusqu’à quel point? Je peux dire que j’ai eu peur dans ma vie une fois, puis c’était cette fois-là. Dès qu’ils ont été passés assez loin, j’ai donné notre position, puis j’ai appelé. Et c’est un geste que je trouvais qui était épouvantable! Je n’avais pas le choix. Ou c’est moi ou c’est eux autres. Je ne sais pas ce qui est arrivé au juste, c’était la nuit. Mon petit-fils me demande, il y a deux ans à peu près : « Grand-papa, tu as déjà tué quelqu’un? » J’ai dit : « Cédric, je ne peux pas te raconter n’importe quelle histoire. D’avoir tué quelqu’un… la guerre, ça se faisait la nuit.» Est-ce que c’est moi ou quelqu’un d’autre qui l’a fait? Je n’ai pas menti puis je n’ai pas tout à fait dit. Et quand c’était à mon tour de sortir pour la patrouille de reconnaissance, bien, tu n’as pas le choix, tu y vas. Je n’ai jamais rien refusé dans quoi que ce soit, le temps que j’ai été sur le front. J’étais là, j’avais donné ma parole. Et j’étais là pour ça. Puis je n’étais pas là pour massacrer qui que ce soit. J’ai trouvé ça dur, j’ai trouvé ça tellement difficile! Ce sont tous des êtres humains comme qu’on est, puis ça, bien, on a beau dire n’importe quoi, on ne peut pas l’oublier. Si je vais faire une patrouille de reconnaissance, bien à ce moment-là, vous savez, ils ont confiance. Ils savent que je peux la faire. Et puis c’est sûr que les risques qu’il y a à travers de ça, ils sont grands. Tu ne sais jamais ce qui peut t’arriver. Dans le temps qu’on était là, il y avait deux Canadiens qui ont été tués et puis qu’on ne pouvait pas aller chercher parce qu’il y avait des “booby trap” (pièges explosifs) dessus. Les approcher, c’était quasiment signer notre arrêt de mort. Et puis quand la guerre a été finie après ça… les odeurs qui s’en venaient sur nous autres, je peux des fois les percevoir encore. Ça aussi ça a été dur, car je savais que c’était quelqu’un de notre monde. J’ai vu des prisonniers qui sont revenus, des hommes que je connaissais avant. Les noms, je ne peux pas me rappeler par exemple, que je connaissais avant, des hommes de ma taille qui étaient assez costauds puis c’étaient des maigrichons qui arrivaient, qui avaient été nourris au riz cru et à l’eau seulement. Ça, c’était leur menu et ça, je n’aurais jamais voulu vivre ça. C’était épouvantable de vivre ça, ces choses-là. Puis il fallait travailler, il fallait gagner ma vie. J’étais marié. Puis c’est ça. Ça fait 50 ans qu’on est marié mon épouse et moi. C’est 50 ans l’an passé. En septembre. C’est toujours la même et je ne changerais pas. Les bonnes choses on sait les garder. J’étais sorti et je voyageais et je regardais dans les magasins ici et là. Je ne connais pas le pays. Je savais où était l’hôtel, où on logeait bien sûr. Et puis, un jour, j’étais en train de regarder dans un magasin et puis quelqu’un m’a parlé. Je cherchais quelqu’un qui me ressemblait ou à peu près là et puis c’était un Japonais qui me parlait. Il dit que c‘est à moi qu’il parle puis il a envoyé la main. J’ai été surpris. J’ai dit : mon doux, il parle le français comme je le parlais. Comme j’étais de Montréal, après ça, il m’a dit que lui aussi il avait vécu plusieurs années à Montréal. Et puis j’avais été invité à rencontrer sa famille et tout ça. Des gens gentils et tout ça. Et puis, ça, ça a été une belle expérience que j’ai vécue là. J’avais commencé avec un petit livret avec nos mots que je pouvais commencer à comprendre ce qu’il disait en japonais. J’apprends très vite une langue. J’apprenais ça très, très vite. Et puis il m’avait invité. Il m’avait donné son adresse en disant si jamais tu reviens, tu es le bienvenue chez nous. Et j’ai reçu de la Corée du Sud l’année passée une feuille qui me disait merci pour avoir risqué ma vie, là, en Corée, ça venait de la Corée du Sud. Merci d’avoir risqué ma vie. Il m’en était reconnaissant. Ça m’a touché beaucoup. Ça, ça fait partie des belles choses que j’ai vues dans ça. Parce qu’il y a de belles choses. Voir du monde souffrir de faim, des enfants, ça, moi je n’étais pas capable. Puis j’en ai vu. J’en ai vu mourir de faim parce qu’ils n’avaient rien et puis, du camp de l’armée où on était, tu ne pouvais pas jeter ça (la nourriture), tu ne pouvais pas donner, c’était éliminé. C’est une période que j’ai trouvée dure par exemple. Pourquoi ne pas donner cette nourriture qui était encore bonne? Est-ce que cela aurait consisté à fraterniser avec l’ennemi?
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