Témoignages d'anciens combattants:
André Therrien

Armée

  • Le lieutenant André Therrien recevant la Croix Militaire pour bravoure en Corée des mains de Son Excellence le Gouverneur Général du Canada Vincent Massey. Cette cérémonie se déroula devant le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment en garnison au camp de Valcartier (Québec) à l'été de 1952.

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  • Le lieutenant Therrien (à gauche), officier des pionniers, avec le commandant de la compagnie A du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, le capitaine Bouffard. Corée, hiver 1951-1952. Comme le souligne M. Therrien: "(...) la moustache est de mise."

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  • "Le sourire est de mise au 38e parallèle, même en décembre (1951)", trois officiers du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, de gauche à droite: Lieutenants McDuff, Therrien et Plouffe. Photo prise près de la rivière Samichon.

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  • Poste de commandement du peloton de pionniers du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment sur la colline 210 en Corée, décembre 1951. Visite du commandant de la compagnie "A", le capitaine Bouffard (à gauche), en compagnie du commandant du peloton pionnier, le lieutenant Therrien (centre) et de son adjoint, le sergent Groulx. Comme le souligne M. Therrien, "(...) les barbes et les moustaches sont à l'honneur."

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  • Des officiers de l'Échelon "F" du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment en Corée, sur la position du quartier-général du bataillon derrière la colline 355. 18 décembre 1951. Photo prise dans le contexte du départ du lieutenant-colonel Jacques Dextraze, le commandant du bataillon. Première rangée, de gauche à droite: Lt. Plouffe, Lt. Labrèche, Lt. Therrien et la Capt. Bouffard. Deuxième rangée, de gauche à droite: Lt. "Cinq-cennes", Capt. Larose, Lt. Kim (officier de liaison de l'armée sud-coréenne), Lt. Archambault, Lt. Lebel, Lt. Leblanc et Lt. Bélanger.

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"Les obus tombèrent durant une éternité! Soudainement, un silence indescriptible prit place. Je me suis levé avec mon arme. L’adrénaline aidant, ce fut le signal pour mes hommes de hurler, de crier et de tirer de la hanche, en courant vers l’ennemi."

Transcription

(La transcription suivante fut soumise par André Therrien. Elle constitue un résumé des événements abordés lors de son entrevue dans le cadre du Projet Mémoire.)

 

L’Opération Minden : l’attaque de la colline 222

 

L’ennemi retraitant vers le nord avait laissé derrière lui une arrière-garde au tout début de la région montagneuse de la Corée, afin de ralentir notre avance. Le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, notre bataillon, perdit un soldat victime d’un franc-tireur ennemi, dès le premier jour de notre avance.

Les effectifs de l’unité durant toute la campagne de Corée étaient nettement inférieurs à l’organigramme officiel. Le 12 septembre 1951, celui de mon peloton n’était que de 20 soldats tous rangs, lors de l’attaque de la compagnie B de notre bataillon sur la côte 222, tenue par environ une compagnie chinoise.

La chaleur très humide, le brouillard du matin, la pluie et le parcours incontournable de la région montagneuse taxaient au maximum la résistance physique de nos soldats. L’adaptation à ce climat n’était pas encore faite. L’ennemi se faisait toujours présent… mais fuyant.

Le nettoyage (mopping up) des villages et l’occupation quotidienne du sommet d’une colline ou d’une montagne avant le coucher du soleil étaient formels. Dès l’arrivée en position, le creusage d’un périmètre défensif prenait immédiatement place. Mes consignes pour la nuit à mes commandants de sections se résumaient aux points suivants : vérifications des arcs de tir-munitions (deux bandoulières et quatre grenades), baïonnettes au canon et mot de passe.

Dès la noirceur, une équipe du ROK (Republic of Korea Army, l’armée de la Corée du Sud) composée de soldats et de travailleurs coréens acheminait à dos d’hommes nos provisions américaines (les C-Rations, rations militaires de type C), nos munitions, notre eau, etc.

Au lever du jour, le bataillon redescendait de la montagne et procédait au ratissage du secteur. En fin de journée, nous occupions une position défensive temporaire pour la nuit au sommet d’une élévation, laquelle était souvent située à quelques kilomètres au nord de notre dernière position.

Le 9 septembre 1951, la compagnie B occupa une position défensive sur la colline 172. Mon peloton protégeait le flanc gauche avant de la compagnie. Un éperon de terre parsemé d’arbres se projetait à la gauche de ma position jusqu’au pied de la colline 222, située à moins de 1,000 mètres, en face de la compagnie.

Le 10 septembre, nous avons observé des mouvements de l’ennemi durant l’après-midi sur la colline 222. Durant la nuit du 11 au 12, une patrouille ennemie de deux hommes tira une courte rafale en notre direction, afin d’inciter mes hommes à ouvrir le feu et à révéler notre position. Aucune riposte de notre part.

Le 12 septembre, vers 14 h 15, le commandant de la compagnie, le capitaine Pat Tremblay, donna son ordre d’opération aux commandants de pelotons, en l’occurrence les lieutenants Therrien (peloton no. 4), Meloche (peloton no. 5) et le sergent (…) (peloton no. 6) pour l’attaque de la colline 222, où environ une compagnie chinoise était retranchée. Nous devions avoir le support de l’aviation de chasse américaine, de l’artillerie, des blindés et des mortiers du bataillon. La ligne de départ (Starting Line) est au pied de la colline 222. Le signal de départ de l’attaque coordonnée (le peloton no. 4 à gauche et le peloton no. 5 à droite) commence dès la levée du barrage d’obus sur la 222. Le capitaine Tremblay me dit alors : « Dépêche-toi André, le barrage d’artillerie va commencer bientôt. »

Je retrouve mes hommes derrière la butte, hors de la vue de l’ennemi. Mon sergent de peloton est absent (en permission au Japon). Je leur dis : « Ça fait longtemps que vous voulez vous battre! C’est cet après-midi que ça va se passer. La compagnie B attaque à 15 h 30 la position ennemie sur la 222. Nous avons en support l’aviation de chasse U.S., l’artillerie, les tanks et les mortiers du bataillon. Nous serons à la ligne de départ, au bas de la colline 222 lors du barrage de l’artillerie sur l’objectif. L’arrêt du barrage d’obus sera le signal pour nous et le peloton 5 à notre droite, du début de l’attaque. Nous montons la côte en criant et hurlant tout en tirant de la hanche. On charge à la baïonnette et on nettoie la place. »

À la fin de la communication des ordres à mes hommes, je vois le padre Lebel (le capitaine Gontrand Lebel, l’aumônier catholique du bataillon), sac au dos, derrière mon groupe, qui me demande : « Puis-je parler à tes hommes André? » Je rétorque : « Dépêchez-vous padre, car nous partons dans cinq minutes. » Il nous dit : « Je vous souhaite bonne chance », et il nous donna l’absolution générale : « Ceux qui veulent communier, approchez-vous de moi. » Et il nous quitta rapidement.

Dès le retour de mes hommes avec leurs munitions, le peloton se déploie tout en marchant rapidement vers la ligne de départ; soit une section à gauche, moi-même au centre avec mon signaleur et mon adjoint (un caporal); puis une section à droite et une autre à l’arrière. Nous étions presque rendus au point de départ lorsque tout à coup le barrage assourdissant des artilleurs commença à tomber devant nous sur la 222 et le flanc de la colline qui nous faisait face. Afin d’éviter d’être touchés par les éclats d’obus, nous avons dû ramper jusqu’à la ligne de départ. Les obus tombèrent durant une éternité! Soudainement, un silence indescriptible prit place. Je me suis levé avec mon arme. L’adrénaline aidant, ce fut le signal pour mes hommes de hurler, de crier et de tirer de la hanche, en courant vers l’ennemi.

La position fortifiée chinoise fut capturée et neutralisée. Au cours de combats rapprochés, une grenade lancée par le soldat Gagnon, notre signaleur, rata son but, nous exposant tous au pire. Il se précipita sur la grenade et la glissa rapidement dans l’ouverture d’une casemate occupée par l’ennemi.

La réorganisation du peloton en position défensive afin d’enrayer toute contre-attaque chinoise, fut établie en se servant des fortifications existantes, sans les anciens locataires. À mon étonnement, je constate que seul mon peloton avait réussi à capturer sa partie de l’objectif.

Surprise, la première personne qui me parle sur le réseau de la compagnie B est le colonel Dextraze (le lieutenant-colonel Jacques Dextraze, le commandant du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment en Corée). Il me dit : « Comment ça va? As-tu besoin d’aide? » Je réponds : « Oui, je vois avec mes lunettes d’approche que sur mon flanc gauche, l’ennemi se regroupe pour me faire une contre-attaque. » Il répond : « Je m’en charge, je vais faire engager les tanks (blindés). Je ne vois personne du côté droit de ton objectif ». Je réponds : « Non, ils n’y sont pas. Son objectif n’a pas été capturé. » (Le lieutenant Meloche fut gravement blessé au tout début de l’assaut, près de la ligne de départ.)

Le colonel me dit : « Je t’envoie un grand panneau fluorescent jaune/orange. Place-le bien en évidence sur le versant sud pour t’identifier au cas où les avions de chasse reviendraient pour une autre frappe. » Je lui demande alors une caisse de bandoulières de balles et des grenades 36 (des grenades britanniques de type Mills No. 36M Mk. I). J’apprends que le tir précis de nos blindés neutralisa les formations ennemies bien avant leur contre-attaque sur mon peloton. Au coucher du soleil, je reçois l’ordre de revenir à ma position défensive originale, à la compagnie B.

J’envoie un groupe de mitrailleurs pour se placer sur un promontoire derrière nous pour couvrir notre retraite, empêchant ainsi l’ennemi de nous canarder. Au signal reçu, le peloton se retira rapidement. Soudainement, apparaissent devant nous une chaumière écroulée et un paysan en tenue traditionnelle de couleur blanche/grise. Je remarque que sa stature est curieuse pour un Coréen. Je n’eus pas le temps de réagir qu’une rafale faucha l’individu. À l’examen, je constate que ce paysan costaud était un ennemi revêtu d’une tenue coréenne par-dessus son uniforme de combat.

Dès notre retour à la compagnie B, j’ordonne à mon ordonnance d’empêcher quiconque d’entrer dans mon abri. J’y entre et m’écroule au sol en sanglots. La tension avait été très forte. Quelque temps plus tard, je visite les hommes de mon peloton et vérifie si tout est paisible. J’étais fier de mes braves et de leur comportement lors de l’assaut. Des 52 soldats ennemis tués sur la côte 222 lors de l’attaque, 16 le furent sur l’objectif capturé par mon peloton.

 

Le retour au Canada

 

Suite à mon congé de débarquement au Canada en 1952, je fus l’un des deux premiers officiers de notre bataillon, en compagnie du lieutenant Mario Côté (officier à la compagnie D, au 2e Bataillon du Royal 22e Régiment), à me qualifier comme parachutiste à l’école de parachutage de Rivers au Manitoba, où nous avions suivi l’entraînement durant cinq semaines intensives.

En juin de la même année, le capitaine Paul Labelle (titulaire d’une Croix Militaire lors de la Deuxième Guerre mondiale) et moi étions au quartier général de l’armée à Montréal, dans le but de planifier une démonstration de parachutage avec 100 hommes à l’aéroport de Cartierville. Nous avions rendez-vous avec le général Bernatchez à son bureau (le major-général Paul Émile Bernatchez, qui fut l’un des commandants du Royal 22e Régiment en Italie lors de la Deuxième Guerre mondiale.) Nous lisions notre journal tout en sirotant notre café.

Paul Labelle me dit tout à coup : « C’est André Therrien ton nom? » Je répondis : « Oui, voyons donc, qu’est-ce qui te prends, toi? » Il répète : « André Therrien? », « Oui c’est ça. » Il me dit, avec un grand sourire, tout en baissant son journal : « C’est écrit avec ta photo dans le journal ce matin que tu viens de gagner une MC. » Il va sans dire que le général nous a reçus à son bureau avec des félicitations, du champagne, etc. Il va sans dire que la préparation de l’exercice de parachutage qui s’ensuit fut des plus difficiles!

La remise officielle de la Military Cross par le Gouverneur Général son Excellent Vincent Massey, eut lieu à Valcartier (Québec) à l’été de 1952, devant les vétérans du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, alors commandé par le lieutenant-colonel J.A.A. Gaston Vallée.

Ce sont là quelques souvenirs relatant une partie de ce que j’ai vécu en Corée.

 

André Therrien, MC, CSTJ, CD

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