Témoignages d'anciens combattants:
Arsène Dubé

Armée

  • M. Arsène Dubé

    Avec la permission de Lynda Dubé
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"Puis le petit Chouinard qui est mort à ma place (...) je me suis mis à genoux pour faire une petite prière puis j’ai souhaité qu’il soit sauvé de tout le mal qui peut se passer dans le monde. J’ai prié un petit peu pour lui : « Viateur, je ne t’oublierai jamais. »"

Transcription

En Corée, ce qu’on faisait, le plus fort, là c’était un jour pour nous autres de patrouille pour aller chercher de l’information puis de l’observation, puis écouter. On a fait une couple d’attaques à travers de ça puis on se faisait attaquer puis on délogeait l’ennemi. Moi, les places les plus dangereuses qu’on a eues là, parce qu’une fois on était avec un gars du Lac-Saint-Jean puis il nous est tombé une bombe de mortier juste en avant de notre tranchée. Et on voyait venir les bombes dans l’air. Puis là, ils nous ont lâché un cri « Sauvez-vous dans votre tranchée le plus tôt possible, ne restez pas à découvert ». Il y a une bombe, elle est tombée à peu près à trois pieds de notre tranchée. Puis nous autres, on s’était garroché (projeté) dans le fond (de la tranchée). Puis là, la terre, elle a revolé puis la bombe, en explosant, elle nous a enterrés dans le trou.Et heureusement, la seule chose que j’ai eue en sortant de là, c’est ma surdité. J’ai été une bonne secousse (moment) où je n’entendais rien du tout.

Puis à partir de là, bien on a changé de position. On faisait, une attaque sur une montagne qu’ils appelaient. C’était divisé en deux points. Ils appelaient ça « Jim » et « Bobby » (surnoms donnés à deux positions chinoises le long de la rivière Imjin, lors d’une attaque menée par le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment en septembre 1951). On a fait une attaque là-dessus. Sur cette attaque-là, on a eu trois blessés puis on a eu un mort : un caporal nommé Chartier (le caporal Marcel Eugène Henri Chartier, de Sherbrooke, mort au champ d’honneur le 12 septembre, 1951). Il commandait une section puis il s’est fait abattre par une mitrailleuse de l’ennemi. Puis après ça, j’étais chargé des patrouilles. Ça a été pas mal mon histoire de Corée.Puis au mois de janvier 1952, là, ils m’ont envoyé au Japon pour « briefer » (instruire) le 1er Bataillon du Royal 22e Régiment qui venait de nous relever.

Mais les différentes patrouilles, il y avait les patrouilles d’observation, puis nous autres ils nous envoyaient parce que j’étais commandant de section. Les sections, dans ce temps-là, elles étaient censées avoir une douzaine d’hommes en tout et partout, mais elles n’étaient jamais pleines. On partait en patrouille et on était 7 ou 8. Moi j’ai fait des patrouilles un soir parce qu’il y avait des gars qui avaient refusé d’aller en patrouille puis le commandant leur avait donné une punition là. Il y avait six soirs d’affilés (en patrouille) puis c’est moi qui commandais les patrouilles, tous ces soirs-là. On s’en allait sur une position située peut-être à trois quarts de mile ou un demi-mile de notre ligne de front là. Puis là, ça marchait par communication. On avait des radios sans fil puis si on entendait des bruits dans certaines directions puis qu’on pouvait juger ou estimer qu’il y avait plusieurs troupes d’ennemis dans ces positions-là, bien on donnait des azimuts avec nos boussoles qu’on prenait sur nos « maps » (cartes) puis on donnait la direction puis là notre artillerie engageait (tirait) sur ces positions-là. Ça c’est une patrouille d’observation puis on appelait ça en anglais parce que tous les commandements qu’on donnait étaient pratiquement en anglais : on appelait un « listening post », un poste d’écoute. Puis il y avait toujours plus de danger quand qu’on vivait là, parce que l’ennemi avait envoyé des patrouilles, eux autres aussi. Puis quand on marchait dans ces terrains-là, c’était le soir, à la noirceur. Puis on était au milieu de cela. La seule protection qu’on avait c’était nos radios pour appeler nos mortiers ou l’artillerie sur la position où l’on était attaqué.

Les « fighting patrols » (patrouilles de combat), c’était dans le but de prendre un prisonnier pour avoir de l’information. À ce moment-là, on partait et ça dépend de la grosseur de la patrouille parce qu’ils pouvaient envoyer un peloton ou plus même, mais nous autres en général, celles qu’on a faites, les « fighting patrols », on prenait les hommes les plus faibles, pour employer ce mot, puis les plus forts et on les mettait dans une autre section puis là on avançait vers le front ennemi pour prendre un prisonnier. Puis moi, j’ai participé une fois à ça. Puis ma section que je commandais était la section de support. Puis avant qu’on se rende sur l’objectif, l’ennemi commençait à tirer sur nous autres, puis là mon commandant de peloton, c’était un Leblanc, Lieutenant Leblanc, c’était un gars de Québec, puis il m’a donné un ordre de le protéger. Cela fait que le feu de l’ennemi venait sur nous autres là. Moi, j’ai dit à ma section de retourner votre feu tout de suite sur la droite, ils sont là. Puis là, mes gars ont ouvert le feu puis là, ça s’est éteint. L’ennemi a arrêté de tirer, pour moi ils se sont sauvés. Avant que l’autre section ne rentre vers la gauche puis avant qu’elle ait pu rentrer dans la section ennemie, ils n’étaient plus là, ils étaient partis. Là-dessus, on a un gars qui a été blessé là, ils avaient lancé une grenade puis il a eu un shrapnel dans une jambe. Puis ils ont été obligés de l’évacuer pour le traiter, puis de revenir avec nous autres.

Mais mon vœu était, pour moi-même, ma pensée c’était de toujours travailler dans le sens de protéger les hommes que j’avais. Après que je sois monté caporal, je commandais une section. Quand je donnais des ordres de faire quelque chose, c’était pour se protéger. Moi, il est arrivé une phrase qui m’a été dite par le commandant, un genre de félicitations si vous voulez, du général Cassels qui est en charge de la division britannique là (le major-général A. J. H. Cassels), la 1re division britannique dans le temps (1ère Division du Commonwealth). Il est venu visiter nos positions, les positions défensives c’est-à-dire, puis de toutes les positions qu’il a visitées, dans toutes les divisions qu’il a visitées, il a dit à mon commandant que ma position que moi je gardais avec mes hommes là, c’était la plus belle position défensive de toute la division. Ça m’a été rapporté par après et j’étais tout fier de ça là. Je n’avais jamais imaginé que j’aurais pu faire une job aussi profitante (enviable), qu’un général arrive puis qu’il dise à mon commandant que c’est moi qui avais la plus belle section de la division. C’était une fierté là. Moi je me vantais de ça partout avec mes chums : « Voyez comment qu’on fait ça une position défensive? » Des affaires de même…

J’avais le goût tout le temps, tout le temps, de remonter le moral à mes gars. D’ailleurs, mon commandant de peloton, quand j’avais besoin d’un homme ou deux comme spécialistes, quand j’avais besoin de faire une démonstration quelque part, c’est moi qu’il venait voir puis il disait : « Caporal Dubé, avez-vous deux gars volontaires? », pour faire telle ou telle chose, puis j’avais un petit (soldat nommé) Frappier. Il était tout petit, de Saint-Hyacinthe et un autre c’était un Fugère, il venait du Nouveau-Brunswick, mais je ne sais pas de quelle place par exemple. Ça, c’était mes deux volontaires. N’importe quand lorsque je demandais pour des volontaires, c’était eux autres qui levaient la main, « c’est nous autres qui y va ». C’est une autre affaire que j’étais content, d’avoir des hommes volontaires de même, puis je me suis toujours fait bon ami avec mes gars puis quand il y en avait un qui avait quelque chose pour la « malle » (poste), ces choses-là, je m’occupais de ça. Moi, je m’intéressais aux hommes. Je ne pensais quasiment pas à la guerre. La guerre, pour moi là, j’ai eu peur par exemple. La peur, ça existé tout le temps, puis le traumatisme et ainsi de suite. Tu l’as, mais moi je gardais ça dans moi-même et mes gars ils faisaient tout ce que je leur demandais. Cela fait qu’ils devaient m’aimer parce que je n’avais pas à leur donner un gros ordre là. Même qu’il y en a un qui avait fait un geste qui avait refusé un ordre puis le commandant avait décidé de le passer en cour martiale sur la ligne (de front) là puis le je l’avais défendu. J’ai demandé à mon commandant de lâcher l’ordre de le punir ou une affaire de même puis que j’allais m’occuper de lui. J’ai laissé ma parole puis il (le commandant) l’a acceptée. Bien ce gars-là, bien c’était un nommé Chabot et il m’a toujours gardé respect, puis c’était mon chum autrement dit.

C’est comme vous dites là, ces gars-là ont peur pareil comme toi, moi. Moi, j’avais peur là. Il y a des moments où je m’en allais faire face à l’ennemi avec 7 ou 8 gars là, puis il fallait que je trouve des moyens de les protéger. Même que, quand on a commencé nous autres, on a eu une erreur et il y a un homme qui… et c’est peut-être là que j’ai pris le goût de trouver des défenses, parce qu’il y a un gars qui s’est fait tuer à ma place puis on n’était même pas rentré en action encore. On attendait de faire le balayage, comme je l’ai dit en premier, dans les montagnes, puis on était assis, on venait de déjeuner. Moi, j’ai toujours dit que ce qui m’a sauvé la vie là, ce sont les membres de la Croix-Rouge. Parce qu’avant qu’on parte pour l’action, faire le balayage (la reconnaissance du secteur) puis tout ça, la Croix-Rouge est venue avec une cantine et il y avait deux femmes à bord. Puis elles étaient de l’autre bord d’un champ de riz puis on était assis, nous autres, sur le terrain, là, puis elles nous ont crié de venir prendre des beignes puis du café chaud. Puis moi, ce sont surtout les petites Canadiennes, je les ai toujours aimées même si j’étais jeune puis il y avait deux femmes, des infirmières là, qui servaient avec la Croix-Rouge. Puis c’était un petit… un petit…, excusez-moi, je prononce mal les mots. Il s’appelait Viateur Chouinard, un petit gaspésien (le soldat Viateur Chouinard, mort au champ d’honneur, le 21 mai 1951). Il était assis à côté de moi, avec un autre de mes chums, puis moi il m’avait fait un siège dur, mais confortable, puis il m’avait poussé pas longtemps avant et il m’a dit, il m’appelait par mon petit nom, Arsène, il dit : « Laisse-moi ta place une secousse (un moment) que je me détende les jambes », puis tout ça. Puis les autres (soldats) sont arrivés en même temps puis y nous ont crié, cela fait que j’ai dit : « Viens avec moi, on va aller prendre un café ». Puis avant ça, la police militaire lui avait ordonné d’aller s’habiller parce que, quand qu’on était à Pusan (Corée du Sud), ils sont venus, la Croix-Rouge là, nous porter des beignes puis du café puis lui, il était allé avec un « t-shirt » puis la police l’a fait retourner. Ils lui ont dit d’aller s’habiller conformément, que c’était des Canadiennes qu’il y avait ici puis des civils. Cela fait que c’est là qu’il m’a dit, sur ce, il m’a répondu en disant : « Ils m’ont reviré débord une fois, ils ne me revireront pas. »

Pendant ce temps-là, il y avait un nommé Comeau, un gars du Nouveau-Brunswick qui était à réparer sa Bren (un fusil-mitrailleur britannique), une arme, une mitrailleuse là, puis je ne sais pas qu’est-ce qu’il a fait, mais c’est un accident qui est arrivé. Il a mis son magasin (chargeur) de balles dessus. Il devait (probablement) avoir la main sur la gâchette (détente), on ne l’a pas vu. Moi, j’étais parti de là, j’ai entendu le coup de feu « bang », le petit Chouinard était assis à ma place et il venait de se faire tuer. La balle, par accident, est arrivée à travers son cœur. Il est mort, il est tombé là et il s’est vidé de son sang en même temps. Ça, ça m’est toujours resté en mémoire et puis juste penser à ça, j’en pleure. Il est mort à ma place. Si moi j’étais resté assis à ma place puis que je n’étais pas allé en même temps chez les petites Canadiennes avec la Croix-Rouge…, ce sont elles qui m’ont sauvé la vie puis c’est lui qui est mort à ma place. Du peloton, on était tout le même peloton en rond là, on attendait pour partir (pour le front).

Puis là, ils sont tous embarqués sur le nom de l’autre, celui qui a tiré le coup, Comeau là. Mais pour moi, c’était un autre exemple de gens que je cherchais toujours à protéger. Les gens là, qui pouvaient avoir commis une faute, mais que quelqu’un d’autre se mette contre lui en disant « Tu ne pouvais pas faire attention… », puis « Qu’est-ce que t’as fait là… », puis « T’as tué un gars… », puis l’autre son moral était tombé à terre. Puis là, j’ai parlé au peloton puis j’ai dit « Écoutez, c’est un accident qui est arrivé, puis il n’a surement pas voulu tuer cet homme-là. Là, vous allez le laisser tranquille! » C’était un peloton de 30 hommes puis tu leur parles de même, c’est direct. Puis c’est pour ça que je dis que moi là, je ne veux pas me donner de louages pour ça, parce que c’était ma « job » de faire tout ce qui était possible pour protéger puis remonter le moral des gars.

Puis le petit Chouinard qui est mort à ma place, j’ai été visité son… pas son cercueil, mais sa tombe. Puis quand j’ai vu le tombeau là puis la plaque tombale pour le petit Chouinard… mais je l’aimais bien ce gars-là puis en plus il s’est fait tuer à ma place. Mais là, je me suis mis à genoux pour faire une petite prière puis j’ai souhaité qu’il soit sauvé de tout le mal qui peut se passer dans le monde. J’ai prié un petit peu pour lui : « Viateur, je ne t’oublierai jamais. »

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