Témoignages d'anciens combattants:
Irvin Lorne Winer

Armée

  • Lorne Winer en train de se laver les dents à Aldershot, en Angleterre. Photo prise en 1942 ou 1943.

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  • Lorne Winer (à droite) et son ami Solway en Angleterre. Photo prise en 1942 ou 1943.

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  • Lorne Winer (au milieu) et des amis à Aldershot, en Angleterre. Photo prise en 1942 ou 1943.

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  • Lorne Winer (debout, à droite) et des amis au Belfair Club, situé près de Trafalgar Square à Londres en Angleterre. Photo prise en 1942 ou 1943.

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  • Lorne Winer en mars 2012.

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"Ils parlent de la puanteur des cadavres. L’odeur m’est restée pendant deux ans à peu près. C’est l’odeur la plus épouvantable; on n’arrivait pas à s’en débarrasser. L’odeur des cadavres c’est exactement à l’opposé de la vie. Votre corps essaye de la chasser, automatiquement. Il essaye de fermer tous les orifices, votre nez, vos oreilles, vos yeux. C’est le rejet de la vie."

Transcription

Et puis je me suis engagé dans l’armée de terre, en partie pour l’aventure et en partie à cause des histoires que j’entendais à l’époque sur les Allemands et les Juifs. Un des boulots effectués par le Survey Regiment [les 1st et 2nd Survey Regiment de l’Artillerie royale canadienne] c’était le calibrage des canons. L’autre dans l’ensemble avait surtout – le repérage des feux [la vérification visuelle de l’obus atteignant sa cible], échoué. On avait une unité frontalière, ça n’avait pas marché. Mais notre boulot principal c’était la contrebatterie, et l’idée c’était de diriger les tirs de l’artillerie, notre artillerie, sur les positions d’où les canons allemands tiraient. On avait seulement quelques minutes pour réussir. Et on nous donnait ce qu’ils appelaient des points nord et sud. On vous donnait un petit carré d’environ 800 mètres. C’était la zone visée.

Et on y retournait après coup; je dirais qu’on, quelque soit le régiment, pour voir comment on s’était débrouillés, une fois que les Allemands s’étaient retirés. Et ça tombait pile. On voyait toutes sortes de pièces d’artillerie écrabouillées, les allemandes, et des Allemands tués et ainsi de suite. Alors on faisait vraiment du bon boulot.

Je me souviens d’une bourgade, Colombelles [Normandie, France, une bourgade au nord-est de la ville de Caen, qui a été libérée par les soldats canadiens en juillet 1944 au cours de l’Opération Atlantique, une grande opération visant à libérer la région au sud de Caen], c’était une belle ville – il y avait une boutique qui vendait de belles dentelles, des tissus d’une grande finesse. Et on construisait des chaudrons fumants. Un chaudron fumant, c’est de la terre avec un peu de fuel dedans, alors ça faisait beaucoup de fumée. Les moustiques nous bouffaient, ils trouvaient leur nourriture sur – il y avait des cadavres partout.

Et il y a une chose, je suis en train de lire un livre sur la campagne d’Afrique du Nord et ils parlent de la puanteur des cadavres. L’odeur m’est restée pendant deux ans à peu près. C’est l’odeur la plus épouvantable; on n’arrivait pas à s’en débarrasser. L’odeur des cadavres c’est exactement à l’opposé de la vie. Votre corps essaye de la chasser, automatiquement. Il essaye de fermer tous les orifices, votre nez, vos oreilles, vos yeux. C’est le rejet de la vie.

Et tous ces moustiques se servaient des cadavres pour se nourrir, alors tout le monde était atteint de dysenterie. Et ils sévissaient sur nous. Au-delà des effets néfastes, les morsures elles-mêmes étaient horribles. Et il y en avait des milliers, des millions peut-être bien.

Alors on a dévalisé ce magasin, libéré, et on a pris cette dentelle fine qui allait tout nous protéger de tout en laissant passer l’air et la lumière. Et on mettait le chaudron fumant dans la tranchée pour faire fuir les moustiques. Et on plongeait là-dedans et on recouvrait la tranchée avec la dentelle.

Et ça marchait pendant une demi-heure environ et puis une partie des moustiques qui avaient été neutralisés reprenaient vie. Et vous entendiez le bourdonnement, oh mon Dieu, c’était terrible, terrible. En tout cas, c’était la vie dans les tranchées. J’ai vécu dans une tranchée alternativement pendant environ quatre mois.

Donc ce jour-là on se faisait bombarder par les Américains. Et je les voyais voler au-dessus de nos têtes et puis j’ai vu les compartiments à bombes s’ouvrir. Et Dieu merci, j’étais juste en dessous. Elles ne tombent pas tout droit, elles tombent comme ça, alors elles ne me sont pas arrivées dessus.

En tout cas, juste après, on s’est pris toutes sortes de, notre régiment a été décimé. Et le Capitaine Pascal était debout contre un arbre avec son – un éclat d’obus l’avait traversé de part en part. Il était en train de mourir, il avait le regard vide. Et je le regarde et je n’arrive pas à y croire parce que deux jours avant j’avais entendu le Capitaine Briscoe – Bon sang, je déteste dire capitaine. J’avais entendu ce gars Briscoe l’appeler Ginsberg. C’était sa manière à lui, son antisémitisme, Ginsberg. Il savait très bien que c’était Pascal.

Donc j’ai entendu ça pendant deux jours d’affilés, et je ne pouvais plus le supporter. Et j’ai attendu qu’il sorte [son commandant] et je me suis mis en plein milieu. Je me souviens qu’on avait ces, je ne me souviens du nom qu’on leur donnait, mais c’était tout boueux, et je me suis mis en plein milieu comme ça il ne pouvait pas passer. Et j’ai dit : « Mon commandant, j’ai entendu le Capitaine Briscoe faire des remarques antisémites et j’aimerais bien savoir pourquoi vous n’intervenez pas. »

Je ne pouvais plus supporter ça, en particulier parce que j’en étais passé par là avec Briscoe avant. Et il [son commandant] dit : « Occupe-toi de tes oignons, Sergent. » Et il s’est éloigné. Deux jours après, il était mort. Je veux dire que je n’arrive pas à m’enlever ça de la tête. Je veux dire c’était ironique vis-à-vis de ce salopard, quelqu’un qui appartient à la même armée et qui risque sa vie, devoir entendre des insultes antisémites comme ça. Ça me dépassait.

J’étais au quartier général régimentaire, j’étais sergent, et ce canonnier, c’est un soldat, vous savez, dans le Génie c’était des sapeurs, et pour les chars on disait membre d’équipage, pour les soldats de l’infanterie et de l’artillerie on avait un drôle de nom, canonnier. Bon. Ce canonnier vient – oh, quelqu’un m’avait dit : « Sergent, il y a un canonnier de la compagnie machin ou truc qui veut vous parler. » Et j’ai répondu : « D’accord. »

Et je suis allé voir le gars et je lui ai demandé : « Tu voulais me voir? » Il a répondu : « oui. » Il dit : « Je viens d’une petite bourgade en Ontario. » Il a donné le nom de la ville en question, une petite ville. « Et je n’ai jamais rencontré de Juif. Et on m’a toujours dit que les Juifs avaient des cornes. Et comme on m’a dit qu’il y avait un sergent au quartier général régimentaire qui était juif, je n’arrivais pas à comprendre ça. »

Je n’étais pas à la hauteur de ce qu’on lui avait raconté et de ses croyances à propos des Juifs. « Il fallait que je vienne voir par moi-même. Je savais que ce n’était pas possible; qu’il y avait quelque chose qui clochait. » Et il a dit : « Il fallait que je vois ça de mes propres yeux. » Il était venu me voir, pour voir le Juif qui était censé avoir des cornes.

Il y avait une petite ville en Belgique et on avait rarement l’occasion de prendre une douche. Je veux dire qu’on était vraiment sordides et crasseux. Et on est arrivés dans cette ville et il y avait une – la caserne de pompier et d’une manière ou d’une autre des bains publics attenants. On faisait la queue pour aller prendre une douche. On avait chacun une serviette et une grosse savonnette.

Or une savonnette de cette taille ça vaudrait dans les 10 mille dollars, j’exagère bien sûr, mais il vous faut imaginer ces femmes qui n’avaient pas eu de savon depuis quatre ans. Pendant qu’on faisait la queue on se faisait interpeler par des tas de jeunes filles belges, certaines avec des bébés, qui nous faisaient des signes, qui essayaient de nous proposer un marché et avoir des rapports sexuels, échanger des rapports sexuels contre ce qui nous restait de savon quand on sortait de la douche. C’était une des choses vraiment tristes qu’il nous a été donné de voir. Je veux dire, c’était la réalité de ces gens privés de tout et qui n’avaient aucune des denrées de base.

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