Témoignages d'anciens combattants:
Paul Bender

Marine marchande

  • M. Bender quelques temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu'il servait dans la Marine marchande, Mombasa, vers 1948-1950.

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  • M. Bender quelques temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu'il servait dans la Marine marchande, Singapour, vers 1948-1950.

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  • M. Bender quelques temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu'il servait dans la Marine marchande, Australie, vers 1948-1950.

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  • M. Bender (2e rangée, 2e à droite) posant avec des membres de la Marine royale canadienne au NCSM Stadaconna. 1954.

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  • Le capitaine Bender posant devant sa maison d'Ottawa en 1958.

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  • Le capitaine Bender posant avec des cadets de la Marine au NCSM Carlton. 1963.

    Paul Bender
  • M. Paul Bender, août 2012.

    Le Projet Mémoire
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"Bon, je peux vous décrire à quoi ils ressemblaient, ceux qu’on a sauvés. Certains étaient vêtus, beaucoup ne l’étaient pas. Ils étaient tous effroyablement brûlés. Ils avaient tous avalé du pétrole. Alors ils le vomissaient et ça ressortait par la bouche et par le nez. Leurs brûlures étaient tout simplement horribles."

Transcription

Mon premier navire a été coulé le 16 novembre 1943. Alors ce n’était pas très loin de mon seizième anniversaire. Le navire était, le bateau a heurté une mine et il a coulé. Et je crois qu’il y avait, 17 marins ont été tués. Et puis bien sûr, on a été secourus et puis envoyés sur un autre bateau quelques jours plus tard.

Et le voyage suivant, on est allés dans le nord de la Russie avec un convoi russe jusqu’à un endroit qui s’appelait Ekonomia, c’est à l’est de Mourmansk. Et c’est là que j’ai compris ce qu’était le mal de mer. Et si jamais je n’avais pas assez bien compris à l’aller, j’ai eu l’occasion de remettre ça pendant le voyage du retour parce que le temps en hiver sur la mer Blanche pour aller au nord de la Russie, c’est atroce, carrément atroce. Et on a passé plus de temps à essayer de se débarrasser de la glace sur le navire qu’à faire quoi que ce soit d’autre.

Normalement sur un bateau vous faites deux quarts, quatre heures de travail et huit heures de repos. Mais même quand vous ne travaillez pas, s’il fait mauvais temps, le navire ne se transforme pas tout simplement en un endroit paisible et agréable. Et aussi, évidemment, si le convoi est attaqué, on vous appelle pour défendre le navire. Mais généralement, vous êtes, vous travaillez 8 heures et vous avez 16 heures de repos.

Je passais le plus de temps possible à préparer mes différents certificats de compétences pendant mes périodes de repos parce qu’après quatre ans vous êtes censé passer un examen pour devenir second lieutenant. Alors je passais le plus clair de mon temps libre à faire ça.

Bon, le système des convois, évidemment, était parfaitement rodé au moment où moi j’ai commencé en [novembre] 1943. Et bien sûr, le poste que j’occupais sur le bateau était le moins qualifié de tous. Alors personne ne me demandait mon avis sur la manière de procéder. Le capitaine était présent aux conférences de convoi et on ne savait jamais ce qui se passait jusqu’au moment où ça se passait. Et le convoi était un excellent système pour assurer le transport des denrées outre-Atlantique, ou n’importe quel autre endroit où on avait besoin des convois. J’ai passé pas mal de temps dans la Méditerranée pendant la campagne d’Italie [1943-1945]. Et il y avait des convois qui allaient là-bas aussi.

Ma pire expérience, ça a été avec un convoi qui, on était partis d’Halifax et c’était en 1944. C’était le convoi qui assurait le retour d’un convoi qui à l’aller s’était fait attaquer à deux reprises. Et au large d’Halifax, ce convoi s’est fait attaquer pendant trois jours, sans interruption. Le navire sur lequel je me trouvais, bon, laissez-moi revenir un peu en arrière. Certains convois étaient, ils, il y avait un navire de sauvetage affecté à chaque convoi, c’était une sorte de navire-hôpital. Donc ce navire de sauvetage venait au secours des matelots qui étaient, qui avaient réussi à s’échapper du bateau en train de couler, et ils s’occupaient d’eux.

Mais tous les convois n’avaient pas de navire de sauvetage. Et pour les convois qui n’avaient pas de navire de sauvetage, c’était les bâtiments de guerre qui allaient récupérer les survivants, mais très souvent les navires de guerre étaient tellement occupés par la chasse aux U-boot que parfois on confiait cette tâche à de simples navires marchands.

Et le navire marchand sur lequel je me trouvais, dans un convoi, on a récupéré 84 survivants d’un bateau qui, un navire anglais qui avait été coulé. Il avait un équipage de 105 personnes. Mais celui que je voulais mentionner, on nous avait envoyés récupérer les survivants d’un pétrolier qui avait été torpillé. Or, quand un pétrolier se fait torpiller, il y a une énorme explosion et instantanément, le navire flambe d’un bout à l’autre. Le navire dont je parle, je crois que c’était un pétrolier norvégien, il transportait du pétrole brut. Et une fois que le navire est touché, évidemment le pétrole s’enflamme, et le pétrole s’échappe du bateau dans l’océan créant une nappe qui continue à bruler.

Donc, tous les marins ayant survécu à l’explosion et qui voulaient s’enfuir du navire en train de couler devaient sauter dans un océan de feu. C’est, c’est comme une… mer. Et c’est là que j’ai su pourquoi quand j’étais à l’Institut de marine on nous apprenait à nager la brasse. Parce que quand vous faites la brasse, vous poussez les mains en avant et vous repoussez le pétrole en flammes. Alors pas de nage élaborée, c’est celle-là et pas une autre.

Et en tout cas, on nous avait envoyés porter secours à tous les survivants possibles, mais le bateau dans lequel on se trouvait pour le sauvetage, il était en bois. Alors vous ne pouviez pas vous approcher trop près du navire. Parce que si on approchait de trop près du navire, le bateau allait prendre feu. Alors on devait s’arrêter à la limite du cercle de pétrole enflammé et appeler tous ceux qui pouvaient nager dans notre direction.

Bon, je peux vous décrire à quoi ils ressemblaient, ceux qu’on a sauvés. Certains étaient vêtus, beaucoup ne l’étaient pas. Ils étaient tous effroyablement brûlés. Ils avaient tous avalé du pétrole. Alors ils le vomissaient et ça ressortait par la bouche et par le nez. Leurs brûlures étaient tout simplement horribles. Souvenez-vous, j’ai 16 ans et c’est ce qu’on me dit de faire, de sortir ces gens de l’eau. Alors je peux vous raconter à quoi ils ressemblaient, mais je n’arriverai jamais à décrire leurs hurlements de douleur, et leurs appels au secours, pour beaucoup d’entre eux ce n’est jamais venu et ça n’aurait jamais pu venir parce qu’il n’y avait pas moyen pour nous, dans un bateau en bois, d’approcher dans un océan de flamme pour leur porter secours parce qu’on ne s’en serait pas sortis.

Pendant tout le temps où on est en train de les secourir notre navire est à l’arrêt en nous attendant, et un navire à l’arrêt est une cible facile. Alors, le navire nous hurle de nous dépêcher, et on appelle tous ceux qui arrivent à survivre pour qu’on puisse les sauver. Vraiment très stressant. Et j’ai souffert après coup à cause de ce convoi. Et il a fallu que je prenne, quand on est arrivés à Liverpool, je crois, il a fallu que je prenne des congés parce que je souffrais de ce qui s’appelle une névrose traumatique. On ne savait même pas que ça existait des choses comme le stress, comme la névrose traumatique. Et comme je l’ai dit, j’avais 16 ans et, j’étais obligé de faire ce travail.

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