Témoignages d'anciens combattants:
Donald H. Cheney

Forces aériennes

  • L'équipage et le personnel de piste du 428e Escadron (Ghost), ARC, et un aéronef Avro Lancaster B.X KB760 NA:P, surnommé « P-Peter », qui a servi à la 2 000e sortie de l'Escadron, un raid sur Bremen, en Allemagne.

    Crédits: Ministère de la Défense nationale canadien / Bibliothèque et Archives Canada / e005176190 Restrictions d'utilisation: Néant. Droits d'auteur: expirés
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"Juste quand on s’est retrouvés à une quinzaine de secondes de la cible, il y a eu plusieurs explosions, les unes après les autres. On a été touché de plein fouet quatre fois. Deux tirs dans la soute à bombes, un dans l’aile droite et un autre juste un peu plus en arrière dans le fuselage. L’aile droite a pris feu. On avait aussi été frappés par des tirs un peu moins forts."

Transcription

Malheureusement, plus tard, sans doute lors de l’un des raids suivants qu’on a effectués après la dernière attaque de bombes V1 [le Vergeltungswaffen allemand, système d’armes de l’artillerie à long rayon d’action conçu pour le bombardement stratégique], on a été détachés pour attaquer la base sous-marine de Brest. Et, il s’agissait d’énormes bassins en béton armé dotés d’alvéoles, environ huit alvéoles, deux sous-marins bout à bout, les gros sous-marins allemands. Et ils pouvaient amener leurs sous-marins directement à l’intérieur de ces alvéoles. Elles étaient en eau. Il y avait d’énormes portes blindées dessus, qu’ils pouvaient fermer pour se protéger en cas d’attaque. Et on avait été détachés pour bombarder ces bassins de sous-marins et encore une fois avec les bombes Tallboy [un type de bombe aérienne de 5400 kilos de fabrication anglaise]. Et on utilisait le dispositif de viseur de bombe que j’ai mentionné, le viseur de bombe automatique stabilisé, qui a été mis au point aussi dans notre escadron et il n’y en avait que 25 dans le monde et c’était tellement secret qu’il fallait soit les détruire, si l’appareil se faisait descendre, ou s’en débarrasser autrement, parce que c’était un tel secret militaire. Mais leur principe c’était, ils étaient munis d’un gyroscope qui maintenait le viseur de bombe à l’horizontale en permanence. Il avait une longue plate-forme graduée en verre dessus, avec des fils croisés, et le pilote ainsi que le bombardier devaient travailler de concert en arrivant à une trentaine de kilomètres avant la cible. Et le pilote devait maintenir une assiette parfaite en avançant tout droit à partir d’une trentaine de kilomètres de la cible. Le viseur de lance-bombes pendant tout ce temps regardait dans sa visée. Et à la minute même où il avait la cible dans sa visée de bombe, disons à 25 kilomètres à peu près, il mettait son viseur de bombe en position automatique, enfin la partie du viseur qui était automatique. Et la cible se plaçait toute seule en bas du fil central du viseur de bombe jusqu’à ce qu’elle arrive au dernier fil croisé, qui correspondait au point calculé pour le largage de la bombe. La Tallboy était une bombe très précise et le viseur de bombe libérait la bombe automatiquement. Maintenant le travail du bombardier c’était de dire au pilote s’il était à deux degrés de son cap ou cinq degrés de son cap. « Pour l’amour de Dieu, rectifie le cap. » Tout droit et à l’horizontale. Vraiment à la bonne altitude, avec précision. Le viseur de bombe automatique prenait même en compte la température extérieure et calculait la vitesse du vent et alors c’était un exercice extrêmement détaillé. À faire dresser les cheveux sur la tête du pilote et du reste de l’équipage. Le viseur de lance-bombes, lui, était très occupé évidemment. Le pilote devait faire extrêmement attention et sur toute la distance, ça devait durer, tout droit et à l’horizontale, entre une dizaine et une douzaine de minutes.

Les tirs de DCA prévus – des tirs de DCA avec des 88 mm – [le canon de 88 mm, un canon antichar et antiaérien allemand] on ne pouvait qu’arriver à leur rencontre, et c’est ce qui s’est passé. Juste quand on s’est retrouvés à une quinzaine de secondes de la cible, il y a eu plusieurs explosions, les unes après les autres. On a été touché de plein fouet quatre fois. Deux tirs dans la soute à bombes, un dans l’aile droite et un autre juste un peu plus en arrière dans le fuselage. L’aile droite a pris feu. On avait aussi été frappés par des tirs un peu moins forts. Il y avait de plus petits trous dans l’avion, mais le plus grand trou était celui de l’aile droite, un homme aurait pu passer à travers. Et, il y avait des flammes bleues qui éructaient de là, et des flammes rouges et oranges et ainsi de suite. Mon mitrailleur dorsal m’a dit que quand il avait sauté par la porte arrière, il a dit que la flamme remontait au-delà de l’aile arrière de l’avion.

Trois hommes de mon équipage étaient grièvement blessés. Il y a eu un obus qui est remonté jusqu’à l’opérateur-radio et a explosé – un petit obus est arrivé juste en dessous de sa table et l’a fait voler en éclats et réduit tout son équipement en miettes. Mais il était grièvement blessé à l’estomac et au milieu du corps. Le navigateur avait été blessé deux fois par des éclats provenant de ces tirs. Et terriblement, horriblement blessé sur un côté du visage. Le bombardier avait réalisé ce qui s’était passé et il lui avait placé un gros cataplasme sur le côté du visage, qu’il avait pris dans la trousse d’urgence. Mais Roy, néanmoins, s’est levé avec du sang qui coulait le long de sa joue et de son cou, et sa tunique était tachée de sang, il s’est mis debout à côté de moi et m’a donné le cap pour le retour à la base. Et il s’accrochait au côté de mon siège. Il s’est levé tout droit de son siège. Le mitrailleur de queue a lui aussi été tué, mais il sauté en parachute en toute sécurité. On n’a pas la moindre idée de ce qui lui était arrivé. La seule chose que je sais c’est qu’il avait une peur bleue de l’eau et on était au-dessus de la Baie de […]. On volait au-dessus de l’eau. C’était au mois d’août [5 août 1944], alors il faisait chaud. Mais il était, je pense, tellement terrifié par l’eau qu’il a peut-être oublié de relâcher son parachute quand il a touché l’eau et il a peut-être été entrainé vers le fond et s’est noyé. Son cadavre n’a été retrouvé qu’après mon retour au Canada, environ un mois plus tard. Son corps a été retrouvé par la Résistance française. Le corps de l’opérateur-radio a été retrouvé le lendemain du jour où j’ai sauté dans l’eau. Et je suis allé l’identifier. C’est la Résistance française qui m’a emmené pour l’identifier.

Mais, j’ai sauté dans la mer. Je me suis tout de suite débarrassé de mon parachute en arrachant la boucle de ma poitrine. Et il est parti de son côté. Alors j’ai éjecté mes bottes d’aviateur et j’ai les jambes qui sont remontées, alors j’ai pu me diriger un peu mieux dans l’eau et j’ai regardé autour de moi et je voyais une ville au loin. Et je voyais aussi que j’étais à environ un kilomètre et demi du rivage. Et j’ai commencé à nager en direction du rivage et je faisais des progrès quand tout à coup j’ai vu qu’il y avait des obstacles de toutes sortes le long du rivage. Et puis tout à coup, il y a eu des giclées d’eau et j’ai compris que j’arrivais dans la zone de tir des mitrailleuses sur la côte – des bunkers le long de la côte. Alors j’ai fait demi-tour et je suis retourné vers le large à la nage. Heureusement, la mer était chaude parce qu’on était au mois d’août et il faisait beau.

On s’est fait descendre à exactement midi et quart par là, je pense. Non, exactement midi. Une belle journée ensoleillée. Et me voilà dans l’eau. Et je suppose que je suis resté dans l’eau pendant environ une heure, une heure et demie. J’ai commencé à souffrir d’hypothermie, même si l’eau était agréable. Et j’ai entendu des voix et j’ai regardé alentour et il y avait un bateau de pêche qui approchait. Et ils étaient tous en train de crier et de gesticuler et très vite ils sont arrivés près de moi et c’était un bateau de pêche en bois avec des côtés en bois plein et plusieurs mains ont plongé et m’ont sorti de l’eau et m’ont fait passer par dessus le rebord et m’ont laissé tomber à l’intérieur du bateau. Et c’était merveilleux et chaud et ensoleillé et ils m’ont enlevé mon blouson et un des gars m’a donné son coupe-vent. Et j’ai regardé autour de moi et j’ai dit : « Où sont les boches? » « Les boches kaput. » Et ils ont mimé une gorge tranchée avec leurs pouces.

Et j’ai découvert plus tard que ce jour-là, le commandant du port, le capitaine de marine français, qui dirigeait le port, était en train de négocier avec le commandant allemand un retrait des troupes allemandes de la ville. Cependant, lorsque mon avion est arrivé, a été descendu et s’est écrasé, le commandant allemand a pensé qu’il s’était fait doubler et il a interrompu les négociations. Et il a ensuite menacé d’appeler en renfort les chars et les soldats qui étaient stationnés un peu plus loin au sud, de les amener pour prendre la ville par la force. Et ce faisant, il a dit qu’il allait descendre tous les habitants de sexe masculin et envoyer tous les autres en camp de concentration. Cependant, ceci ne s’est pas produit et les Allemands ont repris le contrôle au final. Ils avaient quitté la ville dans la matinée pour aller faire une marche sur la route et un exercice et n’avaient laissé qu’une poignée d’hommes pour garder leur Kommandantur, leur quartier général. Et la Résistance française avait attaqué et écrasé ceux qui étaient restés au poste de commande. Ils avaient ouvert la réserve à canon, avaient sorti tous les canons, les munitions et avaient pris la ville. Et ils avaient dressé des barricades sur les routes à l’entrée de la ville et donc quand les Allemands sont revenus, ils ont découvert qu’ils ne pouvaient pas passer.

Entrevue avec le Capitaine Donald Cheney Projet d`histoire orale du AMCG

MCG 20020121-012

Collection d’archives George Metcalf

© Musée canadien de la guerre

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