Témoignages d'anciens combattants:
Spencer Wood

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"Vous êtes au front, on pouvait s’y attendre. Vous saviez que c’était le genre de vie pour lequel vous vous étiez engagé."

Transcription

Je dirais que dans l’armée 90 pour cent des gens fumaient à l’époque. Alors mon frère m’a écrit avant que je parte outre-mer et il a dit, apporte autant de cigarettes que tu peux. Donc j’avais un sac de marin bourré à bloc avec des cigarettes quand je suis descendu du bateau en Écosse, et je les lui ai apportées. Il était, à ce moment-là, sergent d’état-major et il avait sa propre chambre à la caserne. Alors il a dit, et si je prenais les cigarettes et que je les garde avec moi ; et puis j’en apporterai quelques unes à ma femme, Kay, et puis on peut, au fur et à mesure des besoins, on peut les répartir.

Bon, j’étais censé le retrouver à Londres pendant le weekend parce qu’on avait tous les deux un long weekend de congé, car il avait terminé sa formation, et j’avais terminé mon entrainement, alors on allait avoir un long weekend de congé. On devait aller voir sa femme. J’étais dans trois unités différentes : j’étais avec (le Corps canadien du génie électrique et mécanique) la (compagnie de) récupération de chars n°1, la (compagnie de) récupération de chars n°2 et l’atelier de campagne de l’armée de terre ce weekend-là. Et aucune communications avec qui que ce soit. Je suis descendu sur la côte sud de l’Angleterre, une des unités de récupération où j’allais, je ne suis même jamais sorti du camion. Ils ont dit, bon, on n’a pas besoin de lui ici, retour à la base.

Ensuite je suis allé dans l’autre et j’y ai passé deux jours. Je n’y ai même pas passé deux jours entiers, et retour à l’atelier ; et de l’atelier ensuite à Liverpool, et sur un navire. Et pas de communications. Alors on est monté sur le bateau et le convoi est parti. On a passé deux semaines en mer… Et c’est là que c’est devenu amusant. Je n’avais pas de cigarettes avec moi. (rire) Et mon courrier était envoyé en Angleterre. Il était réexpédié à la compagnie de récupération des chars en Italie. Non, il n’est pas ici, il doit être en Angleterre. Alors ça retournait en Angleterre, non, il n’est pas ici. Alors ils finissaient par vérifier et, oh et bien il est parti en Italie avec un atelier de campagne. Et les paquets qu’on m’avait envoyés ressemblaient à des vieux ballons de foot tout défoncés. (rire)

Il s’est passé presque deux mois avant que j’aie des nouvelles de ma famille, ou de qui que ce soit d’autre. On a débarqué à Naples en Italie. Quand on est descendus du bateau, on nous a donné à tous un déjeuner à prendre avec nous parce qu’on avait, oh je dirais quelque chose comme, 20, 25 kilomètres à mettre un pied devant l’autre, jusqu’à l’endroit où on était logés. Ils ont dit, quoique vous fassiez, vous ne distribuez pas votre déjeuner.

Bon, au moment où on est arrivé à l’endroit de notre premier arrêt, on avait une centaine d’enfants avec nous, les plus jeunes marchaient à peine et les plus vieux avaient disons dans les six ou sept ans. Des grands yeux marrons comme ça et des gros ventres, vous voyiez qu’ils n’avaient jamais eu assez à manger. Pouvez-vous vraiment rester là debout ou assis à manger un sandwich pendant qu’ils vous regardent ? Je dirais qu’on a donné 99 pour cent de notre nourriture aux enfants. Ça a été l’un des plus grands chocs culturels pour moi parce que je n’avais rien vu de terrible en Angleterre parce que je ne sortais jamais des environs du camp. Mais là-bas tout à coup, vous vous retrouvez devant des civils et des enfants ; et il n’y avait pas beaucoup d’hommes dans le coin parce que la plupart des italiens étaient partis dans l’armée. Et beaucoup d’entre eux n’étaient pas encore de retour, beaucoup d’entre eux ne sont jamais revenus. Alors ça a été un des plus grands chocs de toute cette affaire, quand on est descendu de ce bateau à Naples.

À partir de là, vous saviez que vous étiez à la guerre. Aussi étrange que cela puisse paraître, être à la guerre et être placé dans un contexte militaire, d’armée, une personne n’est pas placée dans un contexte militaire comme par exemple les lignes de front en permanence. Il se peut qu’il y passe une semaine, peut-être moins, particulièrement en ce qui concerne les unités de chars d’assaut ; et ensuite vous êtes à nouveau en dehors dans ce qu’ils appellent les zones de repos, ou bien on vous déplace. Je ne me souviens plus combien de fois j’ai traversé l’Italie dans les deux sens. J’ai probablement épuisé un fichu camion, je pense, en faisant la navette.

Et vous êtes au front, on pouvait s’y attendre. Vous saviez que c’était le genre de vie pour lequel vous vous étiez engagé. Les italiens, comme les femmes et les enfants, ils étaient vraiment gentils avec nous, lavaient nos vêtements par exemple et ça quand on revenait derrière les lignes de front. On leur donnait des barres chocolatées et des cigarettes, et tout le reste. Et du savon, parce que certains d’entre eux, je crois, n’avaient pas vu de savon depuis deux ou trois ans. Le savon, ils en avaient les yeux exorbités, ils arrivaient à peine à y croire. On recevait tout ça dans des paquets. Ma soeur nous en envoyait la plupart. Pour moi, ça faisait autant partie de l’expérience de la guerre que le champ de bataille. L’expérience du champ de bataille, ça faisait partie de la chose. Si vous deviez déterrer une mine parce qu’elle était trop près du char sur lequel vous étiez en train de travailler, et bien vous déterriez cette saleté.

 

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