Témoignages d'anciens combattants:
Edward Carter-Edwards

Forces aériennes

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"« On a vu tous ces gens en entrant dans le camp. Et dans l’état où ils se trouvaient, ils ne pouvaient guère nous accueillir physiquement : il y avait là 45 000 squelettes ambulants. »"

Transcription

On était à quelques minutes de larguer notre bombe quand l’avion tout entier s’est mis à trembler, comme si quelqu’un était en train de taper dessus avec une masse. Et puis tout à coup, on a reçu l’ordre suivant de notre pilote : « Préparez-vous à abandonner l’avion. » Parce que ce qui s’était passé, c’est qu’un chasseur de nuit, sans être vu de notre mitrailleur dorsal ni de notre mitrailleur de queue, était arrivé sous notre avion. Et pendant qu’il passait dessous, il nous avait tiré dessus et ça avait mis le feu à l’aile gauche toute entière. Alors il a fallu qu’on saute en parachute de toute urgence. Et on ne s’était jamais entraînés avant, alors c’était une expérience assez effrayante.

Je ne me rappelle pas d’avoir tiré sur la poignée d’ouverture du parachute, je ne me souviens pas d’avoir compté jusqu’à dix. Je me souviens de l’ouverture du parachute, et je me souviens aussi de la descente. Et vous attendez le choc causé par l’impact quand vous touchez le sol, et ça secoue, ouais, c’est assez fort et mes genoux sont remontés, ils ont heurté mon menton et je me suis fait mal au dos, et j’ai rassemblé mon parachute et je me suis éloigné en courant de l’avion en feu en direction de ce qui ressemblait à une forêt pendant que je descendais. Je suis arrivé dans un petit village et j’ai frappé à plusieurs portes. Et il y avait un portail. Et je suis resté là devant et je le regardais et effectivement il y avait deux femmes là-bas. Et j’ai dit avec le peu de français qui me restait de l’école, « Avez-vous le pain s’il vous plait ? » Ce qui veut dire : « Avez-vous du pain ? » Et cette dame m’a répondu en bon anglais : « Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce que vous faites ici ? » J’ai dit : « Je suis canadien, je suis aviateur. On s’est fait descendre il y a quelques nuits de ça. J’ai besoin de nourriture et j’ai besoin d’aide. Je veux rentrer en contact avec la résistance. Je voudrais retourner en Angleterre. » Alors elle m’a accueilli à l’intérieur de la maison, m’a emmené dans la cuisine, m’a donné un bol de lait chaud et du pain et elle a dit : « Maintenant, vous ne pouvez pas rester ici car si la gestapo vous trouve ici, vous ne serez peut-être pas exécuter mais nous oui.

Un jeune homme et un femme sont venus me voir, et ils voulaient que je leur donne une preuve que j’étais bien un aviateur. Et ils sont partis et sont revenus deux jours plus tard, ils ont dit : « Heureusement, on a pu vous identifier comme étant celui que vous êtes, sinon, on vous aurait tué. Mais voici un nouveau passeport. » Alors ils avaient apporté avec eux un faux passeport. Et au milieu de ce passeport il y avait une petite photo de moi en noir et blanc que j’avais amené d’Angleterre. Et ça avait été fait en Angleterre avec le même matériel, le même grain que celui que les allemands utilisaient pour faire les photos des français. Alors, et maintenant j’avais changé de nom, j’étais désormais Edouard Cartier et ils ont dit : « On va partir dans deux jours, on va venir vous chercher et on vous emmènera à paris où vous allez rencontrer un autre contact qui va vous emmener en Espagne en voiture. »

Ils sont venus, et bien-sûr on a pris le train Archères-Paris et c’était en quelque sorte une expérience terrifiante parce qu’à la porte d’entrée du wagon par où on est passés il y avait un soldat allemand immense. Oh, il était vraiment impressionnant. Et il avait une grenade « presse-purée » pendue à la ceinture, il avait les bottes en cuir noir de l’armée allemande et il portait une arme à feu énorme sur la bras. Et alors que je passais à sa hauteur, il regardait tout le monde d’une certaine façon et ronchonnait après tout le monde probablement. Il avait vraiment l’air d’avoir une grande haine dans les yeux et aussi dans son, dans sa manière d’être. Alors ils m’ont conseillé et ils m’ont prévenu : « Quand tu es dans le wagon, fait semblant de somnoler comme ça tu n’attires pas l’attention sur toi. » Mais j’avais du mal avec ce gars là. Je ne pouvais pas m’empêcher de le regarder et de penser : « Bon sang on ne va jamais gagner la guerre s’ils sont tous comme ça. » Et ils n’arrêtaient pas de me donner des coups et de me montrer avec les yeux, de fermer les miens, ce que j’ai fait.

Et alors qu’on approchait de Paris, ils ont dit : « Maintenant regarde. Tu dois passer par la vérification d’identité. Normalement tout ce que tu fais c’est de sortir ton passeport, de le montrer et ça devrait aller. S’il y a un problème, on fera diversion. Et si tu peux t’en aller, tu dégages, ne t’occupe pas de nous. Le train s’est arrêté et on est sortis et on est passés par la vérification d’identité. Et ce couple est pour ainsi dire resté en arrière, ils ont gardé l’œil sur moi, et dès qu’ils sont passés, ils m’ont rattrapé tout doucement, et ensuite on a pris le métro parisien jusqu’à un hôtel, dans le centre ville. Maintenant, je ne sais pas trop où ça pouvait bien être, mais ils ont dit : « Bon, tu reste ici. Dans deux jours, le contact suivant va venir. »

Quoiqu’il en soit, deux jours plus tard, on a frappé à la porte et j’ai répondu et le gars a dit : « C’est moi qui t’emmène en Espagne en voiture. » Le conducteur a traversé Paris assez vite, et la dernière chose que je me rappelle avoir vu c’est l’Arc de Triomphe à Paris. Il s’est arrêté à un barrage de la gestapo, il est sorti, et il est aller voir un officiel, et tout de suite six ou sept militaires sont venus vers la voiture. Ils ont ouvert la porte de la voiture et nous ont carrément sortis de la voiture comme des sacs de pommes de terre, nous ont jetés par terre et ont commencé à nous battre comme plâtre avec leurs bottes et leurs fusils. Et on est là allongés sur le sol, blessés, en sang, douloureux, apeurés. Et ce grand costaud d’allemand se tient debout au dessus de moi, et je me suis levé et je suis resté debout devant lui, et il a sorti son Luger et il me l’a planté entre les deux yeux, et j’ai regardé la détente, j’ai pensé : « Oh, ça y est. » Et ensuite il m’a frappé sur la tête avec, m’a laissé sur le carreau, en criant et en hurlant sur nous pendant tout le temps. Finalement, je me lève et me tiens debout devant lui et il dit, en très bon anglais : « Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous faites ici ? » « Je suis un aviateur canadien ; je réclame protection en vertu de la convention de Genève. » « Vous n’êtes pas aviateur ; vous êtes tous des espions et des saboteurs et vous allez être exécuter en tant que tel. »

Bon, maintenant on est entre les mains de la terrible, épouvantable gestapo, et alors ils nous ont emmenés en camion dans une prison à Paris appelée Fresnes. Vous pouviez entendre les gémissements et les grognements et l’agonie des gens qui étaient torturés par la gestapo. Vous pouviez entendre les coups de feu éclater. C’était vraiment une salle de torture pour la gestapo, qui nous torturait. Alors on a supporté ça, on a entendu ça et on a assisté à ça et on a subi ça pendant plus d’un mois à la prison de Fresnes.

Alors ils ont rassemblé tout le monde et ils nous ont descendus en camions et en autocars jusqu’à la gare de marchandises à Paris où on nous a entassés dans ce petit wagon à bestiaux français, comme des sardines dans une boite de conserve ; vous pouviez à peine vous asseoir, vous pouviez à peine tenir debout, vous pouviez à peine faire quoi que ce soit. Et vous êtes presque plié en deux. Et le seul endroit pour faire ses besoins, pendant les cinq jours qu’on a passé dans ces monstrueux wagons à bestiaux minuscules, c’était un seau.

Un jeune français de 17 ou 18 ans a eu l’audace de regarder par la fenêtre et il a mis sa main sur le bord de l’encadrement de la fenêtre. Et le garde allemand qui faisait sa ronde a vu ça et il lui a tiré dessus. Et la balle lui a traversé la main. Alors ils ont ouvert la porte de la voiture et ont dit : « il y a quelqu’un de blessé ici. » Et nos gars ont pensé qu’ils faisaient bien, ils ont dit : « Oui ce jeune garçon a reçu une balle dans la main. » Et alors le garde allemand lui a donné l’ordre de sortir de la voiture, lui a fait descendre le remblai, et pendant qu’il marchait, lui a tiré dans le dos. Et quand il est tombé, convulsivement, il n’était pas mort, et alors un officier allemand qui venait, s’est approché et lui a tiré quelques balles de plus derrière la tête, et ensuite ils ont fermé les portes et on a démarré.

Et pendant qu’on sortait de notre wagon de marchandises et qu’on écoutait les cris des gardes allemands qui nous hurlaient dessus en pointant du doigt une direction particulière, nous sommes partis dans cette direction pour éviter de nous faire tabasser ou mordre par les chiens. Et c’était mieux pour vous de rester au milieu de la masse des gens, en vous dirigeant du côté de l’endroit qu’ils avaient pointé. Parce que ceux qui étaient sur les bords étaient ceux qui se faisaient mordre par les chiens ou frapper avec les bâtons ou les fouets ou les crosses des fusils.

Et pendant qu’on se dirigeait du côté où on nous avait donné l’ordre d’aller, on pouvait voir ce qui ressemblait à un camp, ça ressemblait à des bâtiments bas et noirs. On pouvait voir des fils barbelés, on pouvait voir des tours. Et l’autre chose qui en quelque sorte… Mais ce qu’on a vu était épouvantablement effrayant, mais vraiment, on ne savait vraiment pas ce que c’était parce qu’on avait jamais été mis au courant de ça. C’était cette haute cheminée qui avait de la fumée noire qui s’en échappait. Et quand on entrait dans cette zone on pouvait sentir que ce que contenait cette fumée était horrible. Et quand on a passé les portes de cette enceinte, alors on a pu entendre le mot, Buchenwald. On arrivait dans un camp de concentration terriblement mortel, et affreusement célèbre. Quand on est entré dans le camp, on a pu voir les gens à l’intérieur. Et accueillis pas physiquement, mais tout autour du camp, qui marchaient alentour, et dans le camp, il y avait 45 000 squelettes sur pieds.

Au début, on n’a pas mangé le pain qu’ils nous donnaient, qui était fait avec dieu sait quoi et on le jetait. Et grosse erreur c’était que les hommes, d’autres hommes s’accrochaient à nous, et ils plongeaient pour récupérer ce pain, comme une meute de loups affamés, ils étaient affamés. Et alors après quelques temps, on a mangé ce pain parce que c’était la seule chose qu’on avait. Ils ne pouvaient pas faire face à tous les morts et les mourants. En fait, ils avaient un bâtiment, un des bâtiments où vous pouviez voir les corps empilés là-dedans, juste comme du bois cordé en attendant d’aller dans le crématorium.

J’ai été obligé d’aller travailler à la carrière pendant deux jours, ce qui m’aurait conduit, si je n’avais pas reçu l’aide d’un jeune hollandais qui était prisonnier à Buchenwald. Pour une raison ou pour une autre il m’a dit, il parlait très bien anglais, il a dit : « Je vais enlever ton nom de la liste pour le travail et je vais t’inscrire sur celle de ceux qui sont morts. Ce que tu fais de ton temps c’est ton affaire, mais c’est le moins que je puisse faire, comme ça tu n’auras plus besoin d’aller à la carrière pour travailler parce que si j’avais dû continuer, je ne m’en serais jamais sorti . » La carrière c’était vraiment une sentence de mort ; ça a été la sentence de mort pour beaucoup de russes et beaucoup de juifs. C’était tout simplement un endroit où ils vous torturaient, pas physiquement, mais ils vous torturait en vous faisant vous tuer à la tâche.

Quoiqu’il en soit, par miracle, pour une raison ou pour une autre, l’armée de l’air allemande a découvert qu’ils y avait des aviateurs alliés à Buchenwald. Et autour de la mi-octobre 1944, ils sont venus et ils ont littéralement fait sortir sur la pointe des pieds, à peu près 152 à 154 aviateurs des forces alliées. Quand un officier allemand s’est mis debout là à côté de ma, là où j’étais allongé sur mon lit de camp, et il a dit : « Je vous emmène au Stalag 3 » Et c’est un miracle. C’était miraculeux de penser qu’en quelque sorte, la force aérienne allemande, qui était notre ennemie dans les combats, mais camarades d’armes, qu’ils aient découvert qu’il y avait des aviateurs alliés à Buchenwald, et ils nous ont sauvé la vie. On avait tous de fortes chances de finir suspendus à des crochets à viande à Buchenwald.

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