Témoignages d'anciens combattants:
Stuart Byatt

Marine marchande

  • M. Stuart Byatt

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"« Heureusement, nos deux hydravions à coque nous avaient repérés. Nous savions que les secours arrivaient mais sommes tout de même restés 35 heures dans l’eau. »"

Transcription

Je suis né à Bradford en Angleterre, en 1921. J’ai fait l’école secondaire et tout le reste, etc. et je suis allé dans une école de radiotélégraphie qui n’était pas loin et j’ai appris le code Morse puis je suis entré dans la Marine marchande britannique à titre d’officier radio. On n’était pas les forces armées, mais on était – en sortant d’Allemagne ils nous ont appelé – mais on n’était pas des forces actives du gouvernement. On était la marine marchande, je suis allé dans cette école navale et j’ai appris le code Morse, etc. ce qui m’a amené à entrer dans la Marine marchande britannique. Je suis monté pour la première fois sur mon bateau le 25 juin 1941, à Liverpool, en Angleterre.

Les premiers six mois ont été très très tranquilles. On a fait trois voyages aller-retour de l’Angleterre aux États-Unis. Heureusement rien de spectaculaire ne s’est produit. On entrait et on sortait des convois. C’était une période d’avant guerre pour les É.-U., ce n’était pas un temps de guerre intense. Ensuite, les É.-U. sont entrés en service et il y a eu beaucoup plus d’action.

Après ça, j’étais sur un bateau qui a fait deux voyages, un à Halifax et un à Montréal. On a embarqué de la nourriture, du blé, etc. pour l’Angleterre. C’était des voyages agréables et tranquilles. Un voyage en Australie, on est venu d’Angleterre, on a traversé l’Atlantique, on est passé par le Canal de Panama et on a traversé le Pacifique jusqu’en Australie. On ne pouvait pas contourner l’Afrique du Sud à ce moment-là parce qu’il y avait plein de U-boot allemands.

Mais dans un sens et dans l’autre, c’était un voyage agréable et tranquille. Ensuite j’ai eu ma période, comment dites-vous, excitante. J’ai été affecté à un navire qui appartenait à Saguenay Terminals of Canada mais naviguait sous le drapeau britannique. On est descendu à Takoradi-Sekondi en Afrique de l’Ouest [maintenant Ghana], j’oublie maintenant, je crois que ça s’appelait Christian Country. C’est à côté du Nigéria. On a fait un chargement là-bas et on est retourné à Freetown en Sierra Leone. Tout était calme mais la nuit avant d’entrer à Toronto, on a été attaqué et mon bateau a été touché par une torpille de sous-marin.

Voilà, ça c’était ma période excitante de l’époque, si vous voulez l’appeler comme ça. Oui, j’ai dû sauter par dessus bord. Par hasard, un des bateaux de sauvetage était abîmé et on ne pouvait pas l’utiliser, et l’autre a été descendu, il était surchargé et j’étais en retard, donc j’ai jeté le bateau que j’avais, [j’ai mis] ma radio dans une valise spéciale parce que je ne pouvais rien faire avec, et j’ai sauté par-dessus bord moi aussi. C’était peu après 8 h, entre 8 h et 9 h, le 25 juin 1943. Je suis resté dans l’eau pendant environ 35 heures. D’abord j’étais seul puis j’ai rejoint trois autres personnes, donc on était quatre. Toutefois deux d’entre eux étaient en mauvais état. Un des messieurs a été blessé par une planche du bateau et avait de sérieuses ecchymoses du cou jusqu’au derrière. Et il était bien malade. Ensuite, le cuisinier, il a été pris dans l’hélice du bateau qui n’avait pas été complètement arrêtée et avait des coupures au genou, à la hanche et au coude. Il souffrait beaucoup dans l’eau salée.

Heureusement nos deux hydravions [hydravions à ailes fixes et coques] nous ont repéré, donc on savait qu’on allait être secourus. Mais on a passé 35 heures dans l’eau et ensuite on a été repêché par ce qu’ils appellent une vedette, semblable à d’autres bateaux, mais il n’y avait pas de canons sur le bateau, ils avaient des torpilles. Les hydravions sont revenus et d’abord ils ont largué des gilets de sauvetage de la force aérienne. On était entourés de barracudas et ils sont aussi mauvais que les requins et d’une certaine manière même pires parce qu’ils ont leur bouche à l’avant [sic] et ils sont très dangereux. Heureusement l’hydravion a largué du chlore, je ne sais pas comment vous appelez ça mais la marine et la force aérienne en transportaient. Ça rendait l’eau toute verte et il faut admettre que le goût dans la bouche était affreux. Mais ça faisait vraiment fuir tous les poissons alentour et on voyait l’eau devenir toute verte autour de nous. Ces poissons, les barracudas, ils s’avançaient et dès qu’ils arrivaient près de la partie colorée, ils reculaient comme un poisson rouge qui se cogne de côté [sic]. Heureusement on avait ça et on a dû attendre jusqu’à ce qu’ils reviennent le lendemain, une vedette, il y en avait deux qui sont arrivées, et elles ont récupéré pas mal de gens. La vedette dans laquelle j’étais a secouru treize personnes.

Je ne sais pas combien d’autres personnes ont été repêchées, mais on a été pris en charge et secourus et emmenés à Freetown en Sierra Leone. On est restés là-bas pendant un bon bout de temps. Au début, je n’arrivais pas à manger, ma bouche était sèche. Je ne pense pas que j’aurais pu durer 24 heures de plus. Mais j’ai eu de la chance et je m’en suis tiré. On nous a mis dans un bateau et on est retourné en Angleterre. Voilà, c’est tout ce que j’ai vécu d’excitant, je dois dire parce que le reste de mes jours de navigation s’est passé sans aucun danger de ce genre. Je sais que dans les convois qui traversaient l’Atlantique, il y a souvent eu des changements de direction. Certains jours on allait droit vers le nord et certains jours droit vers le sud pour éviter tous les U-boot allemands. Mais j’ai réussi à faire plusieurs voyages aller-retour sur l’Atlantique sans aucun problème.

Quand on allait en mer, on savait que ça pouvait être pour une heure, un an, ça pouvait être n’importe quoi. Oui, on savait ces choses-là. Il faut dire que les navires marchands n’étaient pas équipés de canons pour l’attaque. Ils ne pouvaient avoir que des canons qui visaient à 180° à l’arrière du bateau. Si un des canons pointait vers l’avant, le bateau était classé bateau de la force armée.

On savait à chaque instant qu’il y avait une possibilité de ne pas retourner chez soi, oui, on savait que c’était une possibilité. Quand on nous torpillait et ce genre de choses, et quand on a vu et entendu une torpille toucher son bateau, on ne l’oublie pas. Je le savais à l’époque et il ne me restait qu’à espérer et prier pour ma survie et j’ai survécu. Celui avec qui je partageais la cabine, mon camarade de cabine, il n’a pas survécu, on ne l’a jamais retrouvé.

Je suis fier de ce que j’ai fait. Beaucoup de gens m’ont dit que j’étais un insoumis parce que j’étais entré dans la marine marchande plutôt que dans la force armée, mais on était tout aussi indispensable, si vous voulez appeler ça comme ça, que les forces armées. Parce que j’ai ramené des céréales et de la viande du Canada à la maison et toutes ces choses et ensuite des voyages en Argentine, on ramenait plein de viande, un bateau plein de viande.

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