Témoignages d'anciens combattants:
Bernard J. Finestone

Armée

  • Char Sherman de la troupe des Dragons de olombie Britannique traversant la rivière Moro, Italie, décembre 1943.

    Bernard Finestone
  • Chars Sherman des Dragons de Colombie Britannique déployés et s'avançant au nord de la vallée Liri, Italie.

    Bernard Finestone
  • Bernard Finestone dans un hôpital sud africain, en 1944.

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  • 11ème brigade d'officier Liason, Monte Cassino, février 1944.

    Bernard Finestone
  • "Huit cents obus ont été lancés les 10 premiers jours à Cassino, avec la 11ème brigade. Donc on a même dû fortifier les chiottes avec des sacs de sable" Bernard Finestone.

    Bernard Finestone
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"« On ne s’en remet jamais. Personne ne se remet d’avoir vécu cela. Quiconque affirme le contraire est un menteur ou n’y était tout simplement pas. »"

Transcription

Mais dans les années trente, la fin des années trente ça a été un moment terrible et on connaît les faits mais l’l’atmosphère d’alors était assez similaire à ce qui se passe de nos jours. Aujourd’hui, les gens sont, moi-même y compris, attendent pour voir, est-ce que l’Iran va entrer en guerre. Et est-ce que Israël va bombarder leurs installations nucléaires. Et il y a sept guerres en train d’avoir lieu tout autour du globe en ce moment. C’était les mêmes circonstances avec Hitler et Hitler était une vraie menace et je suis juif. Alors dans mon esprit et dans la tête de mon père – pas ma mère bizarrement, elle était très contrariée quand je suis parti – mais mon père et moi-même on ressentait tous les deux que Hitler était tout simplement une menace pour chaque juif et une menace pour la civilisation occidentale dans son entier et qu’il fallait l’arrêter.

Au début, ils ont fait en sorte que tous les officiers aient les qualifications nécessaires pour occuper tous les postes dans le char. Il y avait trois métiers différents dans un char. Il y a le conducteur mécanicien, qui conduit le char et s’occupe de l’entretien. Il y a le mitrailleur, qui fait marcher le 75 mm dont les chars ont été équipés pour finir. Quand on a commencé, il y avait des canons de deux et des mitrailleuses. Et il y avait l’opérateur radio, qui s’occupait des transmissions et qui rechargeait le canon.

Or pour chacun de ces trois métiers, tout le monde devait avoir les qualifications requises avant de pouvoir être chauffeur, opérateur, chargeur ou mitrailleur et dès qu’ils les avaient, c’était un travail payé, c’était un réel, c’était des métiers reconnus. A mon époque ils faisaient en sorte que tous les officiers soient qualifiés dans les trois.

Vous avez des ordres, vous devez être sur telle ou telle ligne à 10h au plus tard, dans une autre rivière à midi au plus tard et vous savez, vous avez des cibles. Et vous faites tout votre possible pour atteindre ces cibles. La plupart du temps on y arrivait, quelquefois, on ne pouvait pas. Vous savez, ça n’allait pas toujours, malgré le fait qu’on était vraiment bons, on n’y arrivait pas toujours, quelquefois on se battait pour prendre une rivière et on ne réussissait pas et on devait attendre et réessayer le lendemain. Mais c’était comme ça pour tout. On vous donnait vos ordres tous les soirs et vous saviez ce que vous aviez à faire le lendemain et vous faisiez tout votre possible pour le faire.

Les unités de chars avaient tendance à ne pas combattre la nuit. Après la tombée de la nuit, ils nous mettaient à l’écart. Vous alliez à 500 mètres, un kilomètre à l’arrière dans ce qu’on appelaient la consigne. On faisait un grand cercle face à l’extérieur comme ça si les allemands tentaient une percée pendant la nuit on pouvait répliquer. Et puis tous les gens de l’approvisionnement venaient ici et vous ne pouviez pas vous battre à moins d’avoir plus de carburant et plus de munitions. On avait seulement 93 coups sur un Sherman, vous pouviez tirer 93 fois en une journée. Si vous ne vous faisiez pas réapprovisionner, vous ne pouviez pas faire feu le lendemain. Alors vous deviez aller faire le plein de carburant et de munitions et ils nous apportaient aussi de la nourriture pour qu’on puisse manger. Et vous faites tout ça avant 10 ou 11 heures du soir et vous creusez un tranchée étroite sous les chars, comme ça au cas où des obus vous tombent dessus, vous étiez protégé. On dormait dans cette tranchée étroite jusqu’à 4 ou 5 heures du matin et on se levait et on recommençait. Alors oui, dans le char, vous pouviez avoir trois, quatre ou cinq heures de sommeil par nuit.

Il n’y avait pas d’amitié entre eux et nous. En fait, ça allait si mal entre nous que les allemands entre autres choses tiraient sur notre Croix Rouge et ils, s’ils capturaient des gens, ils n’acceptaient pas leur reddition, ils les tuaient. Et ça nous a mis tellement hors de nous, qu’on a commencé à agir de la même façon. Et tous nos généraux et le Général Alexander, qui commandait la 8ème armée, dans laquelle on était, essayaient d’empêcher les canadiens de faire ça et on a dit que le diable vous emporte, si ce sont les règles de la guerre, et on a fait exactement la même chose aux allemands. J’ai personnellement tué plus d’une trentaine d’allemands qui essayaient de se rendre.

C’était comme ça qu’ils faisaient la guerre, et on s’est battu comme eux en suivant leurs méthodes. Et si on voyait une ambulance sur le front et c’était un endroit stratégique, on envoyait l’obus quand-même. Exactement de la même manière qu’ils le faisaient avec nous, alors ils ont bien vite compris, vous savez, attention aux canadiens. Jusqu’au point où quand on s’est battu dans les batailles importantes, Alexander a fait passer un ordre du jour spécialement pour les canadiens, leur disant, commencez à faire des prisonniers parce qu’ils, à cause de vous c’est impossible, ils ne vont jamais capituler avec vous, ce que vous faites n’est pas très malin, changez ça.

Mais les canadiens étaient des durs. Si les allemands nous faisaient ça, on leur faisait la même chose. Je vous parie que vous ne trouverez jamais rien à ce sujet dans les livres d’Histoire. Vous savez, le combat c’est meurtrier. S’ils parlent du syndrome post traumatique, chacun d’entre nous qui est allé au combat a été victime du syndrome post traumatique. Tout le monde, moi y compris. La première fois que je suis allé au combat, j’ai été attaqué et j’ai attaqué les allemands, et on a fait sauter deux chars, et je dois vous dire, en réponse à une question que vous avez posée tout à l’heure, j’étais tellement enthousiaste et ça me réjouissait. Je me souviens être en train taper sur la tourelle avec ma main en disant, ça marche ça marche. Je m’étais entraîné pendant deux ans, trois ans, et finalement j’étais là au cœur de l’action et ça marchait. Je gagnais. Les allemands étaient en train de flamber et moi j’étais toujours là. Mais c’était la première fois.

Le lendemain matin quand j’y suis allé, on devait démarrer aux environs de 7 heures du matin. On est arrivé sur les lignes de front à 6 heures et de six à sept, je suis resté assis dans ma tourelle, en attendant le signal de départ. Et j’avais cinq hommes dans mon char et les communications passaient par l’interphone. Complètement neveux et à cran. Et j’essayais de leur raconter des histoires drôles, pour les distraire. Les histoires n’étaient pas si drôles mais tout le monde était mort de rire. La pression et la tension pendant cette attente du signal c’était incroyable. Dès que vous êtes dans l’action, vous êtes tellement occupé, et en particulier si vous êtes officier et que vous êtes responsable de, bon, de quatre chars, et plus tard j’étais second de commande de 18 chars, vous avez de grosses responsabilités et vous avez un char que vous devez affronter, vous avez un canon que vous devez orienter sur la cible et j’étais la liaison arrière, j’avais l’habitude de passer des messages du colonel au commandant de l’escadron. Dans les brumes de la bataille, je devais nous faire bouger. J’étais tellement occupé, je n’avais absolument pas le temps d’avoir peur. Pas une minute pour ça.

Et puis on passe à l’étape suivante, quand un de vos chars est touché et quelques uns de vos hommes sont en train de mourir et ce sont vos hommes et vous avez passé des mois et des années avec eux, et ils gisent là devant vous. Un de mes, je ne pourrai jamais l’oublier avec ses tripes qui se répandaient, il gisait là sur le sol. (ému) Il m’a demandé de lui tenir la main, ce que j’ai fait pendant qu’il était en train de mourir. Vous ne vous remettez jamais de quelque chose comme ça. On ne s’en remet pas. Et ceux qui disent que c’est possible, ils mentent. Ils n’étaient pas là-bas.

A mon époque, si vous pouviez continuer à travailler, on n’excluaient pas les gens à cause du syndrome post traumatique. S’ils ne pouvaient plus combattre, et on les enlevait des chars et on les envoyaient au ravitaillement où ils pouvaient s’occuper de transporter la nourriture et faire tous les boulots que ça demandait. On les enlevait des lignes de front et on les gardait et on les aidait à traverser cette mauvaise période. S’ils ne pouvaient plus travailler du tout, et certains ne pouvaient plus, on les renvoyaient de là et ils allaient voir le psychologue et ainsi de suite, on ne les revoyait plus.

Mais pas une seule personne ayant participé à une vraie bataille en est sortie indemne. Dans mon cas, en plus d’avoir attrapé une forme maligne de malaria qui prend sept ans à guérir, j’ai attendu sept ans avant d’arrêter de faire des cauchemars. Je me suis marié six ans après et ma femme avait l’habitude de me réveiller et de dire, tu étais en train de hurler.

Mais ça s’en va. Ca disparaît peu à peu. Est-ce que c’est quelque chose d’agréable ? Non, gagner c’est bien. Perdre c’est terrible. Mais le stress c’est meurtrier. Je pense qu’il est indispensable autant que possible de montrer ce qu’est la guerre en réalité et ce que le Canada a fait devrait être raconté aux jeunes – Les bonnes choses comme les mauvaises. On a fait beaucoup de choses dont on peut être extrêmement fiers, mais le côté tordu de la guerre ça fait partie de la guerre. Et ne pas dire la vérité, ne pas raconter les histoires je pense que c’est une erreur terrible, et c’est ce que nous faisons, et vous essayez de corriger ça et donc j’essaye de vous aider. Est-ce que j’aime raconter ces histoires ? Non – ça me donne les larmes aux yeux à chaque fois. Mais ça doit être fait.

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