Témoignages d'anciens combattants:
Don David Gaskill

Armée

  • Capitaine G.B. Shellon, officier d'intelligence de la 10ème brigade d'infanterie canadienne, et le lieutenant R.C. McNairn du peloton des pionniers, régiment Algonquin, en train de parler avec des civils hollandais près de la frontière belge-néerlandaise, le 16 octobre 1944.Credit: Lieut. H. Gordon Aikman / Canada. Dépt. de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-144085

    Lieut. H. Gordon Aikman / Canada. Dépt. de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-144085
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"Seuls les français possède une sorte de liberté totale dans les expressions du visage. Je n’oublierai jamais le regard de cet homme. Il était tout à la fois horrifié et amusé."

Transcription

La guerre était finie depuis plus d’un an et je passais la plus grande partie de mon temps perché sur le bord de la froide Mer du Nord. Et puis est venu le temps de partir vers des climats plus ensoleillés. J’allais à Paris pour deux glorieuses semaines. Je me tenais sur le quai. Je me demandais si le train allait arriver un jour. Et puis nous l’avons entendu au loin, reconnaissant son bruit saccadé caractéristique, crachant fumée et vapeur. Il a ralenti devant le quai et s’arrêta en grinçant. Je me suis frayé un chemin dans le compartiment le plus proche, j’ai trouvé un coin confortable et j’ai allumé une cigarette. Pendant que je voyais défiler la campagne de l’autre côté de la fenêtre, j’ai réalisé que j’étais enfin en route vers Paris. Plus nous voyagions vers le sud, plus le pays était chaud et vert.

Quand nous sommes arrivés à Amsterdam, c’était une belle et chaude journée d’août. Ce n’était qu’à quelques heures de train, mais ça m’a semblé une éternité. J’avais un temps d’attente d’une heure avant de changer de train qui partait pour Bruxelles. Il y avait un marché public près du dépôt et, parmi d’autres choses, on vendait des fruits frais. Mon Dieu, je ne pouvais pas me souvenir la dernière fois que j’avais mangé des fruits frais. J’ai acheté d’un peu de tout et quand je suis monté dans le train, j’en avais plein les bras. Le train a été une surprise. Il était fait de wagons de train de banlieue. L’Europe avait perdu une grande part de son équipement roulant [les véhicules utilisés sur le chemin de fer] durant la guerre, d’où les wagons anglais temporaires.

Un wagon de train de banlieue ressemblait beaucoup à un wagon anglais ordinaire. La seule exception était le couloir qui s’allongeait d’un bout à l’autre du wagon; il n’y en avait pas. Ce qui voulait dire qu’il n’y avait pas de plomberie non plus. Je suis monté dans le compartiment le plus proche et j’ai regardé autour de moi. Ce wagon avait une porte sur chaque côté avec une fenêtre que l’on soulevait ou que l’on abaissait à l’aide d’une lanière de cuir. Il y avait des bancs de chaque côté et des porte-bagages au-dessus. Je partageais ce compartiment avec trois civils francophones. Je me suis installé et ai rapidement ouvert mon gros sac de fruits. J’en ai offert à mes compagnons voyageurs, mais ils ont courtoisement refusé.

Comme je mordais dans une grosse poire juteuse, je me suis dit que c’était ça, la vraie vie. Après quelques poires de plus et quelques pommes croustillantes, j’ai réalisé que mon ventre était plutôt plein; plein de poires mûres, de succulentes pommes et de savoureuses cerises. C’était le temps de me reposer et de fumer une cigarette. Je l’ai allumé et je me suis adossé pour regarder le paysage défiler. Après avoir fumé la moitié de ma cigarette, j’ai senti une petite douleur dans mon estomac. Je n’avais aucune idée d’où ça venait. Je n’avais rien mangé pendant plusieurs heures sauf les fruits. Ils ne pouvaient pas causer de douleur, n’est-ce pas?

La douleur est revenue, plus forte et poignante cette fois-ci. J’ai regardé autour de moi et il n’y avait pas de toilettes à bord. Ce train allait-il s’arrêter ou bien allait-il continuer jusqu’à Bruxelles sans halte? Oh mon Dieu, la douleur était insoutenable. Il fallait que je fasse quelque chose, et rapidement. J’ai marché jusqu’à la porte et, agrippant la lanière de cuir des deux mains, j’ai soulevé et abaissé la fenêtre dans la pochette de la porte. J’ai soigneusement baissé mon pantalon et mon sous-vêtement et j’ai attendu avec agonie un espace sans bâtiment sur le chemin de fer. Dans cette partie de l’Europe, on passait constamment d’un village à l’autre.

La nature m’a fait savoir que je ne pouvais attendre plus longtemps, et j’ai donc sorti mon derrière par la fenêtre. Voilà où j’étais, avec mon postérieur sorti par la fenêtre et ma tête entre mes genoux, complètement dénudé de ma dignité. C’est ce que je pensais. L’humiliation finale est venue quelques secondes plus tard avec un fort son d’aération soudaine; mon corps torturé éliminait chaque once de solide et de liquide. Assis ou plutôt perché comme geai, j’ai réalisé qu’à la vitesse à laquelle le train se déplaçait, ç’avait dû atteindre une longueur d’au moins vingt wagons derrière nous. J’espère sincèrement que leur fenêtre était fermée. J’avais horriblement besoin de papier et j’ai regardé vers mes compagnons passagers pour de l’aide. Deux d’entre eux étaient endormis et le troisième était totalement absorbé par le livre qu’il lisait, inconscient de ce qui se passait. Je lui ai crié : « As-tu du papier, n’importe quelle sorte? » De toutes les personnes du monde, seuls les Français ont une liberté complète dans leurs expressions faciales. Je n’oublierai jamais l’expression sur son visage. Il était à la fois horrifié et amusé. Mon français était très limité, mais il a réalisé que je voulais le livre de poche que je lisais. L’expression suivante en était une d’incrédulité et d’hilarité. Je crois qu’il pensait que j’allais lire tout en étant assis, le derrière sorti par la fenêtre. Lorsque j’ai commencé à lentement déchirer les pages, il a compris ce que j’étais sur le point de faire. Lorsque j’eus fini, j’avais arraché les 250 premières pages de L’Envôuté (The Moon and Sixpence). Heureusement, j’avais lu cette partie. Je me demande ce que Somerset Maugham aurait pensé s’il avait su que la moitié de son roman était éparpillé dans la campagne européenne.

Comme je redescendais de la fenêtre, je me suis demandé si le train arriverait au quai de Bruxelles du côté gauche ou du côté droit. S’il s’arrêtait le côté brun vers le quai, je me suis promis que j’ouvrirais la porte et que je courrais en traversant les rails de l’autre côté. Je ne pouvais me résoudre à faire face à la population de Bruxelles en compagnie de toutes ces preuves incriminantes étalées sur le côté du train. Nerveusement, j’ai patienté à mesure que nous arrivions à Bruxelles et, Dieu soit loué, nous avons débarqué du côté droit du train – le côté propre. J’ai presque couru au travers de la gare jusqu’au premier hôtel décent équipé d’installations de plomberie.

Comme j’étais étendu dans une bonne eau chaude, mon estomac gargouillant m’a dit que j’étais voracement affamé. À ce jour, je n’ai jamais plus mangé de fruits non lavés ou voyagé dans un train sans équipement sanitaire complet.

 

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