Témoignages d'anciens combattants:
Raymond Bérubé

Marine

  • Raymond Bérubé en avril 2010.

    Historica Canada
  • Equipage opérant les cables pour l'ancre sur le navire marchant armé HMCS Prince David, Halifax, Nouvelle-Écosse, février 1941. NCSM Prince David
    Crédit: Canada. Dépt. de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-105151

    Crédit: Canada. Dépt. de la Défense Nationale / Bibliothèque et Archives Canada / PA-105151
  • Bureau de télégraphiste dans le HMCS Lanark en 1945.

    Raymond Bérubé
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"Plusieurs mouraient sous nos yeux cuisant dans l’huile en feu, d’autres appelaient au secours, mais on ne pouvait pas leur venir en aide sans mettre notre sécurité en danger."

Transcription

Je me suis enrôlé dans la Réserve volontaire de la Marine Royale canadienne à Québec au mois d’août 1941, j’avais 20 ans. Après deux mois d’entraînement de base, je fus dirigé avec d’autres recrues vers l’École des signaux à Saint-Hyacinthe (Québec). Après une bonne formation, j’en suis sorti comme télégraphiste. Ensuite on m’envoya dans un port de l’est, Halifax (Nouvelle-Écosse), ainsi nommé durant la guerre par mesure de sécurité. Je fus assigné temporairement sur un navire affecté à l’intérieur du port, mais qu’on envoyait à Lunenberg, Nouvelle-Écosse, pour inspection navale et quelques radoubs. Au retour je fus muté sur une corvette en partance pour St-John's, Terre-Neuve, son port d’attache, où on nous a affecté dans un groupe d’escorte accompagnant les convois se dirigeant vers l’Europe. Les U-boats (sous-marins allemands) infestaient toujours l’Atlantique.

Vers la fin de l’été 1942, nous avons été attaqués pendant la nuit. Malgré tous nos efforts, nous avons perdu plusieurs navires. Nous avons ramassé plusieurs survivants et parmi eux il y en avait un qui n’avait pas survécu. Comme nous étions encore loin des côtes, le capitaine opta pour une sépulture en mer et selon la tradition en force à la Royal Navy. Exemple, la dépouille doit être bien enveloppée dans du canevas et lestée, le dernier point de couture doit être passé dans le croquant du nez afin de s’assurer qu’il n’a plus aucun signe de vie. Ensuite le capitaine récite une prière appropriée et le corps est glissé dans la mer.

Au cours d’une autre traversée ardue, un pétrolier chargé de matière explosive fut torpillé durant la nuit. Les sous-marins opéraient rarement le jour. Il s’en dégageait d’énormes flammes accompagnées d’une épaisse fumée noire. On voyait des membres survivants de l’équipage sauter à la mer avec leur linge en flammes. On aurait dit des boules de feu. On s’est approché autant qu’on a pu afin d’en sauver le plus possible, du moins ceux qui étaient le plus près de nous. La mer était forte et ça roulait beaucoup. Ils étaient très gluants telles des anguilles, mais on est quand même parvenu à en agripper avec des gaffes, des grappins et tout ce qui nous tombait sous la main. Malheureusement, après un certain temps, il a fallu partir et abandonner malgré nous ceux qui étaient trop loin. Plusieurs mouraient sous nos yeux cuisant dans l’huile en feu, d’autres appelaient au secours, mais on ne pouvait pas leur venir en aide sans mettre notre sécurité en danger. Il y a parfois des décisions qui sont difficiles à prendre pour un capitaine et aussi pour un être humain.

Au cours du printemps 1943, j’ai été muté sur la côte du Pacifique à la base navale d’Esquimalt, où on construisait une nouvelle génération de navires d’escorte appelés frégates. À leur sortie du chantier naval et après leur acceptation par la marine, elles étaient amenées sur la côte est du Canada via le canal de Panama pour opérer sur l’Atlantique nord. Ce fut un périple très long, mais aussi très merveilleux.

Après notre retour à St-John's, toujours St-John's de Terre-Neuve surnommée Newfie John dans notre langage, les autorités navales ne nous laissèrent que peu de temps avant de nous assigner à nouveau à un groupe d’escorte. On est reparti en mer avec le premier convoi qui s’est présenté. Au mois de mars 1944, nous avons participé avec deux autres escortes américaines au coulage du sous-marin U-575 et ramené 14 rescapés/prisonniers. Nous avons par la suite continué notre travail d’escorte tant bien que mal suivant les caprices de dame nature et de ses sautes d'humeur avec la température. L’hiver en particulier, le froid était souvent plusieurs degrés sous zéro. Surtout sur les grands bancs de Terre-Neuve où même l’eau salée gelait. Ça nous obligeait à couper la glace quand elle s’amoncelait sur le bateau afin de l’empêcher de giter et de risquer de couler sous un surplus de poids. Il y eut aussi cette période où les sous-marins allemands en surprirent plusieurs avec leurs nouvelles torpilles acoustiques qui causèrent beaucoup de dégâts dans leurs convois. Les autorités navales trouvèrent vite un moyen bien simple pour les déjouer. Soit de laisser traîner au bout d’un câble à l'arrière du bateau un filet rempli de ferrailles pour créer un bruit supérieur à ceux des hélices, ce qui attirait la torpille qui sautait dans le sillage du navire sans le touché.

Arriva enfin le printemps de 1945, le 8 mai jour où la guerre pris fin. Les U-boats reçurent l’ordre de faire surface et de se rendre dans les 24 heures sinon ils seraient considérés comme pirates et ils seraient tirés à vue. Les lumières s’allumaient partout où la noirceur avait été imposée. C’était pour nous comme sortir d’une grande période noire et revenir à la vie normale. Je fus démobilisé à Québec d’où j’étais parti quatre ans et deux semaines auparavant comme militaire. J’étais redevenu civil à plein temps. Si par simple curiosité vous vous demandez ce que je suis devenu après toutes ces années, la réponse suit :

"Après trente-sept ans

Passés à terre

Au chemin d'fer

Je vis maintenant

Bien paisiblement

À Saint-Jean

Au bord du Saint-Laurent."

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