Témoignages d'anciens combattants:
Roger Proulx

Armée

  • Ruines d'Oldenburg, Allemagne, 1945.

    Roger Proulx
  • Corvée de garde à Oldenburg, Allemagne, 1945.

    Roger Proulx
  • Trois amis: Essiambre, Davignon et Proulx, janvier 1946.

    Roger Proulx
  • 3ème régiment de La Chaudière, Wangebooge Island, Allemagne, 1945.

    Roger Proulx
  • Roger Proulx, octobre 1944.

    Roger Proulx
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"Même si c’était des ennemis... Quand on voit un enfant de cinq, six ans fouiller dans un baril de saleté avec les mouches et qui mangeait ça…Il faut avoir faim."

Transcription

Le basic training [entraînement de base], c’était tout à fait différent de la vie ordinaire; il fallait s’habituer à prendre des ordres. Un poêle dans le milieu de la place qu’il fallait chauffer au charbon. On avait chacun notre soir où il fallait chauffer ça rouge toute la nuit. C’était chaud autour du poêle mais dans le coin où je dormais, quand je me levais le matin il y avait de la glace. Ensuite, on allait se faire la barbe.

Les forces armées ont seulement averti nos parents après que nous soyons arrivés en Angleterre. Ils ont été en suspense tout ce temps-là. À Amersfoort en Hollande ils n’avaient pas entendu parler de moi depuis longtemps. Mes parents se doutaient que j’étais parti outremer. On s’écrivait, mes sœurs et mes frères. J’ai reçu des lettres dans le village d’Oldenburg [Allemagne], c’est là que j’ai été le plus longtemps. Il y avait une maison d’Allemands.

Il y avait une petite fille de mon âge qui venait me voir tout le temps. Elle me demandait des cigarettes et du chocolat. On est tombé amoureux ni plus ni moins. Le premier amour c’est toujours le plus fort. Ma mère m’a dit, « Mon cher enfant, si tu es assez vieux pour être dans l’armée outremer, et bien tu es assez vieux pour prendre tes propres décisions. Si tu veux bien, attends d’être revenu au Canada avant de la faire venir. Ensuite rendu ici, une fois installé, tu pourras la faire venir. » Ma mère était plus vieille que moi et elle savait bien qu’une fois rendu au Canada, je l’oublierai.

Le pauvre peuple allemand n’avait rien à manger. Ils mourraient de faim. Tout de suite après que la guerre soit finie. Le baril où on jetait notre nourriture, tu voyais des jeunes enfants de six à dix ans qui plongeaient leurs mains dans ce stuff [ces déchets] là. Ils enlevaient le liquide et ils mangeaient ça. Ils crevaient de faim. Ça m’a réellement pogné au cœur. Le plus souvent que je le pouvais lorsque je rencontrais ces jeunes-là, si j’avais des barres de chocolat ou du thé ou n’importe quoi, je leur en donnais. Je donnais aux familles tout ce que je pouvais leur donner. Je trouvais que ça faisait trop pitié. Nous autres, on avait tout chez nous et eux autres n’avaient rien. Même si c’était des ennemis... Quand on voit un enfant de cinq, six ans fouiller dans un baril de saleté avec les mouches et qui mangeait ça… Il faut avoir faim.

Au commencement, nous n’avions pas le droit de fraterniser avec qui que ce soit. On le faisait quand même. C’était un peu la surprise pour nous comme pour eux. Éventuellement, ils sont devenus nos amis. L’armée nous envoyait le samedi soir dans une grande place où il y avait un plancher de danse avec un gros lunch, des sandwiches et un gâteau. Son idée principale ce n’était pas de venir danser avec moi. J’avais demandé à ma sœur de m’envoyer une bouteille de bière ou de vin. Elle avait acheté une bouteille de rye [whisky canadien]. Elle avait enlevé la mie d’un pain [pour ainsi cacher la bouteille]. J’ai été invité dans des familles, aller manger avec eux autres. [Souvent], le père était mort parce que c’était un ancien soldat allemand. La mère était veuve avec ses deux, trois, quatre enfants. Ils m’invitaient à aller manger dans leur maison. Ils avaient du pain noir. Un pain pesait à peu près dix livres. C’était dur comme la roche, mais malgré ça ils partageaient leur nourriture avec moi. J’ai gardé des bons souvenirs du peuple allemand. Pas au début, mais à la fin oui. Je voyais que c’était un peuple pareil que nous autres. Ce n’était pas un peuple qui voulait la guerre. Ils ont bien vu que Hitler ce n’était pas la fin du monde. Y’en a beaucoup qui nous le disaient, mais il y en a également qui ne disaient rien. On voyait qu’ils étaient encore sous le régime Nazi. En dernier, on ne restait plus dans des casernes. On arrivait dans un village et on prenait les maisons.

Une chose que j’ai remarqué chez les Allemands, c’était qu’ils étaient bien polis. Le lendemain quand ils se rencontraient, ils s’embrassaient. Tous les jours, ils se rencontraient et ils s’embrassaient encore. C’est quelque chose qui m’est resté en tête. Je me disais, pourquoi on ne fait pas ça chez nous ? Nous autres on s’embrasse quand on n’a pas vu quelqu'un depuis deux, trois mois. Si on rencontre quelqu'un une journée et on le rencontre le lendemain on ne l’embrasse pas encore. Du moins pas moi.

Ils m’ont laissé l’impression d’être un peuple très chaleureux. Les prisonniers, les premiers temps qu’on les gardait, on avait toujours notre carabine à nos cotés. En dernier, on accotait la carabine sur le mur et on jouait avec eux autres. On jouait avec les prisonniers. C’était comme des amis plus que d’autre chose. On ne les regardait plus comme des prisonniers.

On avait toujours hâte lorsque le sergent arrivait avec le courrier pour voir si on avait des lettres de chez nous. C’était notre grosse journée lorsqu’on recevait deux ou trois lettres, deux, trois paquets de chez nous.

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