Témoignages d'anciens combattants:
Harry Greenhough

Armée

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"Donc sans réfléchir, j’ai couru en remontant la pente et sur le plateau où j’ai pu tirer sur la ville. J’avais vidé un magasin entier quand le Lieutenant John McLean m’a rejoint et a dirigé le tir. Alors qu’on était allongés à plat ventre, une balle est passée à travers le sable juste sous mon épaule gauche, une marque qui m’est restée pendant des années. La suivante a atterri dans le sable à soixante centimètres du Lieutenant McLean."

Transcription

Le jour qui manque, le 21 juillet 1943. La raison de cet écrit c’est pour expliquer comment j’ai perdu vingt-quatre heures pendant la lutte pour prendre la ville de Leonforte en Sicile du 21 au 23 juillet 1943. Tous les rapports, bataillon et médical, montrent que j’ai été blessé le 22 juillet 1943. Ce n’est pas un fait, car la véritable date était le 21 juillet.

Après avoir débarqué en Sicile le 10 juillet 1943, le Seaforth Highlanders a passé onze jours au moins à couvrir 48 kilomètres à pied par jour. À l’exception du jour où on a dû parcourir huit kilomètres pour aller écouter le Général Montgomery,* faire un discours enthousiaste debout dans sa jeep. Et on nous a encouragés à lui faire en retour « three cheers and a tiger ».** Tout le monde s’en fichait et on aurait bien préféré pouvoir se reposer plutôt que faire 16 kilomètres juste pour l’écouter. En plus de parcourir une cinquantaine de kilomètres par jour sous le soleil de plomb sicilien, sans avoir assez d’eau, il a été décidé qu’on devait monter la garde en alternant deux heures de garde et deux heures de repos. C’était terrible comme planning et le résultat, plus d’une fois, rêvasser en marchant était très répandu. L’habitude c’était de marcher pendant cinquante minutes avec dix minutes de pause, et tout le monde se jetait dans les fossés le long de la route. Je décris tout ça pour expliquer la manière dont j’ai agi après.

Le 21 juillet au matin, on devait prendre la ville de Leonforte. La compagnie A sous les ordres du Major (Henry Pybus) Bell-Irving, était en tête. La compagnie C sous les ordres du Major Blair, suivait. On marchait en file indienne, elle s’étendait interminablement le long de la route. On était arrêtés, alors en principe on nous envoyait dans le fossé et on attendait qu’on nous dise ce qu’il fallait faire ensuite. Après un moment, on nous a passé le mot que les Allemands avaient fait sauter le pont et qu’il était impossible de traverser la ravine. À ce moment-là, Bell-Irving a commencé à hurler et comme on était vraiment loin derrière, il a fallu attendre que le message passe par toute la file. Il voulait une mitrailleuse (légère) Bren là-haut sur le plateau à notre droite pour tirer sur la ville.

En raison de circonstances liées à l’endroit où je me trouvais sur la route, il y avait un accès plus facile jusqu’au plateau. Donc sans réfléchir, j’ai couru en remontant la pente et sur le plateau où j’ai pu tirer sur la ville. J’avais vidé un magasin entier quand le Lieutenant John McLean m’a rejoint et a dirigé le tir. Alors qu’on était allongés à plat ventre, une balle est passée à travers le sable juste sous mon épaule gauche, une marque qui m’est restée pendant des années. La suivante a atterri dans le sable à soixante centimètres du Lieutenant McLean. J’ai proposé qu’on reparte, mais il pensait qu’il fallait continuer à faire des ravages dans la ville. C’est pendant cette partie de l’opération que j’ai réalisé à quel point c’était idiot d’avoir une balle incendiaire*** toutes les sept balles, ça révélait tout simplement notre position à tout ennemi qui se trouvait par là. Le troisième coup m’a atteint dans la jambe gauche et heureusement pour moi, seulement l’os du devant. Ce qui s’est passé, il y avait une grotte derrière nous et le Lieutenant McClean m’a aidé à aller là-dedans et m’a fait un pansement d’urgence. Il y avait de la paille dans la grotte et il m’a quitté pour aller rejoindre son peloton.

En lisant ça, il pourrait vous sembler qu’une bonne partie de la journée était passée, mais n’ayant pas de montre, l’heure n’est jamais un problème. En fait il était encore très tôt le matin, une merveilleuse occasion de rattraper tout mon sommeil en retard. Pendant les 24 heures suivantes, je me souviens m’être réveillé trois fois, une fois quand mes compagnons ont jeté un coup d’œil dans la grotte en disant, on va revenir te chercher et ils m’ont laissé avec une boite de fromage. À mon réveil suivant, j’ai ouvert le fromage, qui s’est révélé être du thé. Dans les rations, le thé était mélangé à du lait en poudre et du sucre, et vous n’aviez plus qu’à le dissoudre dans l’eau et vous obteniez du thé léger avec du lait et du sucre. J’en avais tellement marre que j’ai jeté la boite de l’autre côté de la cave. La troisième fois que je me suis réveillé, c’était à nouveau le matin et un millier de petites fourmis noires et rouges étaient en train de me bouffer la jambe. Elles avaient trouvé le thé avec le sucre et le lait et elles étaient en train de rentrer chez elles avec et aussi tout le sang, etc., que j’avais sur la jambe et le bandage.

À ce moment-là, il est devenu évident que je voulais partir, que je ferais mieux de retourner sur la route, à environ une centaine de mètres. J’ai trouvé dans la grotte une dague de 35 centimètres de long en acier inoxydable que j’ai emportée et vendue plus tard pour une centaine de francs, une autre histoire. Quand je suis sorti de la grotte, en rampant avec ma jambe droite en l’air, les bras derrière moi, en essayant de garder mon dos au dessus du sol, j’ai réalisé à quel point j’étais assoiffé. J’avais fini l’eau de la bouteille depuis un moment et le soleil brûlant de Sicile ça vous fait suer toute l’eau du corps. À quelques mètres de la grotte, par terre dans la direction que j’allais prendre, il y avait sept Seaforths, tous face contre terre et en rang, une section. Je les ai reconnus et ils venaient d’une autre compagnie et l’un d’entre eux était un autochtone très grand surnommé Chef. La plupart des autochtones que j’ai connus dans l’armée avaient le même surnom « Chef ». C’était un terme d’affection et pas du tout irrespectueux, comme c’est le cas aujourd’hui. Si vous vous appeliez Rhodes ou Road, on vous appelait « Dusty » (« poussiéreux »).

Quand je me suis approché du premier, j’ai pris la bouteille d’eau, en ai bu une grande gorgée et l’ai recrachée. C’était du pinard, tout chaud pour être resté là sous le soleil torride du matin. Alors j’ai fait toute la rangée, en testant les bouteilles jusqu’au numéro quatre, qui avait de l’eau. Et même si elle était chaude, elle m’a sauvé la mise et je l’ai bue jusqu’à ce que la bouteille soit vide. J’ai entendu dire plus tard qu’un bombardement de l’artillerie avait été ordonné sur Leonforte et les deux ou trois premiers obus ont atterri sur le plateau. Il était sans doute plus grand, ce que j’ai soupçonné c’est qu’au moment de la détonation, l’air est devenu irrespirable pour les sept victimes. La grotte m’a sauvé la vie alors que ça s’est passé à quelques mètres seulement de là où j’étais caché.

Quand j’ai finalement réussi à rejoindre la route, j’ai vu trois des nôtres debout là à l’emplacement du pont, alors j’ai continué à ramper sur le dos jusque là-bas et j’ai trouvé deux gars du génie qui attendaient leur équipement pour remplacer le pont et un médecin italien qui voulait jeter un coup d’œil à ma jambe. Ce que je ne l’ai pas laissé faire, alors je me suis assis sur le bas-côté de la route et j’ai attendu l’ambulance ou un autre mode de transport routier pour m’emmener. Alors vous pouvez voir dans les rapports de l’armée que le 22 juillet 1943 est le jour où j’ai été blessé, mais ils n’ont pas tenu compte du jour manquant et voilà toute l’histoire.

*Field Marshal (maréchal) Bernard Law Montgomery, commandant de la 8e armée britannique, dont la 1ère division d’infanterie canadienne faisait partie

**Trois salves d’applaudissements et puis une dernière

***Balle qui a une petite charge pyrotechnique qui s’embrase pour permettre au tireur de suivre la trajectoire de la balle

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