Témoignages d'anciens combattants:
George Edmund “Jim” Marchant

  • George Marchant en 2010.

    Historica Canada
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"« Et comme il se levait du siège, un autre homme y a pris place sans dire un mot ni donner d’instructions, il s’est emparé de la mitrailleuse et s’est remis à tirer. C’est arrivé trois fois comme ça. »"

Transcription

Je pense que ce qui s’est passé à Dieppe [19 août 1942] était inévitable. C’est facile d’avoir du recul après coup, et c’est facile de trouver les erreurs commises une fois que tout est fini. Et c’est certain, on a commis des erreurs, tout le monde fait des erreurs. Mais ça nous a permis d’évaluer nos qualités de soldat, et on a respecté l’obligation de faire du mieux qu’on pouvait dans des conditions épouvantables. Je n’étais pas aussi bien préparé que la majorité des soldats parce que je suivais une formation spéciale quand l’entraînement sur l’île de Wight [Angleterre] a eu lieu. Et j’ai rejoint le régiment juste avant qu’il parte à Dieppe en fait, et les autres gars avaient suivi l’entraînement sur l’île de Mans et moi j’en avais été privé. Je suis parti à bord d’un chaland porte-chars, le TLC 13. Je me souviens parfaitement bien de son numéro parce que je suis monté à bord dans la soirée et le matin, alors même qu’on quittait le quai, un des gars sur le bateau de transport de troupes juste à côté m’a regardé et m’a appelé en criant, il nous regardait de là-haut sur notre petit chaland et il a dit : « Tu ne vas pas revenir, Marchant. » Et j’ai dit : « Qu’est-ce qui te fait dire ça? » Il a dit : « Regarde le numéro sur ton bateau. » Bon, je ne pouvais pas, j’étais à l’intérieur du bateau et c’était le TLC 13. Et ils ont dit : « Tu es dans le n°13, tu n’en reviendras pas. » J’ai répondu : « Oh, ça tombe bien, ai-je dit, je ne suis pas superstitieux. »

Malheureusement, je suis le seul à en être revenu. Mais ça a été difficile. Il y avait trois chars Churchill sur ce bateau, plus une jeep qui était attachée au dernier. Et quand on est allés à terre, tôt le matin, la rampe est descendue trop tôt, en fait, elle s’était fait démolir, je crois, par l’ennemi, et elle s’est effondrée dans l’eau. Et le premier char s’est barré parce qu’ils étaient déjà scellés, pour l’étanchéité, et le premier char s’est barré et on n’en a plus jamais entendu parler, il est allé se loger sous le chaland et on est passé juste au-dessus de lui, ç’a piégé les trois qui étaient dans le char, et puis les deux suivants sont partis de la même manière. Le troisième a réussi à atteindre la plage, mais il était complètement ravagé, les chenilles du char avaient été arrachées.

Mais on n’a pas réussi à débarquer correctement, il n’y avait rien de tel qu’un débarquement correct. On est arrivé à terre comme on a pu, pour ainsi dire, mais c’était vraiment très désordonné. Assis dans le bateau, au fond de cet engin de débarquement dans ces trois chars Churchill, en attendant de démarrer, en attendant que la rampe descende, on a été accueillis par les tirs provenant du rivage, depuis les falaises. Et l’ennemi tirait sur notre char, sur notre vaisseau à ce moment-là, et les marins anglais sur ce chaland se sont précipité sur le canon Oerlikon à l’arrière de ce bateau, il y avait un canon Oerlikon, c’est un canon antiaérien lourd, et le marin anglais, c’est ce qui m’a vraiment touché au fond du cœur, d’un bond il a pris place sur cette selle et il a ouvert le feu sur l’ennemi, et aussi sec ils l’ont abattu. Et alors qu’il se faisait éjecter de son siège, un autre homme sans même en avoir reçu l’ordre, un autre homme s’est précipité dans ce siège, il s’est assis sur cette selle, a attrapé le canon et a recommencé à tirer. La même chose s’est produite trois fois. La troisième fois, le canon a été complètement détruit – et ça s’est arrêté là. Mais j’ai assisté trois fois de suite à la même chose, trois hommes qui de leur propre chef, sans instruction aucune, sans la moindre sollicitation, sans qu’on leur ait rien demandé, se sont installés d’un bond dans cette selle, ont ouvert le feu sur un ennemi qu’ils ne pouvaient même pas voir, tirant simplement sur les falaises. Et ils n’avaient pas la moindre chance, ils n’avaient pas la moindre chance. Mais combien remarquable était le courage de ces hommes. Si j’ai appris une chose de cette expérience, j’ai appris la gratitude, j’ai appris à être reconnaissant. Et le plus petit des hommes peut être le plus grand ami du monde.

J’avais un soldat avec moi, il pesait 44 kilos. Et c’était de la dynamite cet homme-là, mais ils n’arrivaient pas à le faire travailler avec qui que ce soit, il avait un sale caractère. Mais il a travaillé pour moi, ils m’ont proposé de l’avoir comme soldat avec moi et j’ai accepté avec joie parce que je le connaissais bien. Et c’était l’un des meilleurs soldats qu’il m’ait été donné de connaître. Il a reçu une décoration de la part du Général [Bernard] Montgomery pour sa bravoure sur le terrain et cet homme a sauvé plus de vies qu’il me m’est possible d’envisager. C’était un homme remarquable, et pourtant, s’il vous arrivait de croiser cet homme dans la rue, il ne vous inspirerait pas le respect. Il était négligé, il avait l’air sale, il était échevelé en quelque sorte. Il ne ressemblait pas à un homme du monde, pour ainsi dire. Mais c’était un grand homme sur le terrain. C’était un grand soldat, un excellent soldat, un de ceux sur qui vous pouvez compter. Il n’en avait pas l’air, mais c’est ce qu’il était. Alors j’ai appris que le plus petit des hommes pouvait se révéler grandiose quand les circonstances s’y prêtaient. On vous en donnait la possibilité.

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